Poète en action

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Ça s’est passé il y a quelques jours, lors d’une rencontre de Christian Bobin avec ses lecteurs, au 27 rue Jacob à Paris.

J’ai toujours un peu peur quand je vais écouter des écrivains que j’aime, poètes ou romanciers.

J’ai peur parce que, souvent, ce n’est pas leur truc de parler de leurs œuvres. Leur truc, c’est de les écrire, pas forcément de les expliquer. Et parfois, ils sont très mal à l’aise, embrouillés, confus, ternes, inintéressants. Décevants, en un mot. On avait aimé leurs livres et on réalise que la personne qui l’a écrit est ordinaire, banale, au moins à l’instant où elle est devant nous, au moins lorsqu’elle s’efforce de rentrer dans les habits de l’orateur ou du pédagogue. Nous l’avions idéalisée ; nous avions imaginé que son talent d’écriture se retrouverait à l’oral, dans sa présence, sa conversation. Nous ne devrions pas être déçus, puisque c’est l’œuvre seule qui compte. Mais nous espérons toujours la perfection, même chez les autres.

Bon, bref, j’étais inquiet pour l’ami Bobin : allait-il être aussi génial, bouleversant, retournant que dans ses livres ? J’étais allé bavarder un instant avec lui en coulisses, avant qu’il ne démarre : il était tranquille et un peu ému, se demandant comment il allait remplir cette heure de rencontre avec ses lecteurs, mais riant de bon cœur à nos plaisanteries, avec son grand rire débordant, le rire de ceux qui ont traversé la souffrance.

Dès qu’il commença à parler, mes inquiétudes s’envolèrent.

Ce fut un enchantement.

Joyeux, vivant, souriant, content d’être là, Christian Bobin nous parla de poésie, mais surtout nous délivra une parole poétique. En direct, son cerveau et ses lèvres fabriquaient de la poésie devant nous. Nous, bouches bées, yeux écarquillés et oreilles grand ouvertes. Une poésie encore imparfaite (plusieurs fois, il se reprit, mécontent d’un mot ou d’une tournure) mais déjà poésie. Je n’avais jamais encore assisté de si près et de façon si claire au spectacle d’un auteur en train de dire le monde dans l’instant, en langage poétique. Je jubilais. Il y avait le fond : sa vision de la vie est simple, forte et juste. Mais ce soir-là, j’étais surtout retourné par la forme : la puissance des mots et des images.

Bobin croit au pouvoir et à la dignité des mots. Pour lui, la poésie n’est pas une petite ornementation de notre quotidien, une petite chose fragile, mais une force importante et indispensable, comme le Verbe de Saint-Jean. Je pense comme lui que les mots que nous choisissons et assemblons peuvent avoir un pouvoir transperçant, entrer dans nos carapaces, liquéfier nos certitudes, et nous toucher droit au cœur, nous bousculer, nous remuer, nous mettre cul par dessus tête.

À un moment, alors que Bobin parlait, un de mes livres, qui était exposé sur les étagères derrière lui, a basculé et s’est précipité au sol, face contre terre. Hommage fracassant et prosternation joyeuse.

Nous quittâmes tous la soirée le coeur léger et enfièvré.

Illustration : Bobin et ses lecteurs passant un joyeux moment (à moins qu’il ne s’agisse de Max et les maximonstres).