Prendre ta douleur

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L’autre jour, une idée bizarre et saugrenue m’a traversé l’esprit.

J’étais en train de ranger vite fait la cuisine avant de partir travailler, et je tombe sur un verre de médicament abandonné par une de mes filles, qui avait à ce moment une infection dentaire. Je contemple le liquide blanc qu’elle a oublié d’avaler, dans sa hâte de partir au lycée, en train de sédimenter tristement (c’est une poudre antibiotique diluée).

Et, dans le silence de la pièce vide, j’entends dans ma tête : « Dommage que tu ne puisses pas le boire à sa place ». Oui, c’est exactement ce que je suis en train de ressentir ! Je suis sûr d’avoir perçu ma main se diriger vers le verre.

Comme beaucoup de parents (enfin, il me semble) j’ai toujours, devant mes enfants malades, le désir viscéral de prendre leur maladie, de souffrir à leur place, pour leur épargner totalement la douleur. Mais ça ne marche pas, et ça ne serait peut-être pas une si bonne idée de pouvoir vraiment le faire (comment se débrouilleraient-ils lorsque nous ne serions plus là ?).

Alors, nous avons la douceur, la compassion, la présence, pour atténuer la douleur de nos proches et des personnes que nous croisons et qui souffrent.

Mais le désir de souffrir pour l’autre est universel ; le désir de prendre au moins un bout de sa souffrance, quand celle-ci est terrible, est présent au cœur de chacun de nous. Tout seul dans la cuisine pleine de silence et de fantômes, j’entends maintenant résonner dans mon cerveau cette chanson de l’excellentissime Camille, Prendre ta douleur :

« Lève toi c’est décidé,

Laisse moi te remplacer,

Je vais prendre ta douleur.

Doucement sans faire de bruit,

Comme on réveille la pluie,

Je vais prendre ta douleur… »

Il fait gris et froid ce matin-là. Me voilà connecté, conscience ouverte, à toutes les souffrances humaines. Ma poitrine se serre. Je ne serai jamais à la hauteur : trop fragile, trop égoïste, trop débordé déjà par mes propres douleurs et celles de mes proches.

Je m’approche de la fenêtre pour regarder le ciel chargé et reprendre un peu de forces. Je respire, je souris, je me dis que je vais faire ça par petits bouts, et qu’on verra bien. Je me répète mon bon vieux mantra « Fais de ton mieux et n’oublie pas d’être heureux. » Parce que si tu es malheureux, tu aideras moins bien… Allez vieux, ça va aller. Et ce soir, n’oublie pas non plus de parler à ta fille pour lui rappeler qu’un traitement, ça ne se contemple pas, ça s’avale.

Illustration : Camille. Pour les paroles intégrales de la chanson : ici.