L’impermanence et l’éternité

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C’est lors d’une consultation avec une patiente.

Elle me raconte ses difficultés récentes, et nous sommes en train de réfléchir à l’impact qu’a eu sur elle un conflit avec son compagnon. Ils se sont chamaillés sur des détails sans guère d’importance, il me semble, et je les ai oubliés à l’instant où j’écris ces lignes. Mais la dispute l’a plongée dans une forte inquiétude, une tension disproportionnée par rapport à l’enjeu. Elle me raconte la scène.

Elle m’explique qu’elle était en train de se faire embarquer, après leur échange agité, dans des pensées anxieuses typiques, marquées par l’amplification et le pessimisme (et explicables par son histoire personnelle) : « notre relation est foutue, il ne changera jamais ; et moi je suis faite pour vivre seule, personne ne peut me supporter ; et je suis trop fragile pour supporter ces tensions… »

A ce moment, elle se souvient de tout le travail que nous avons accompli depuis quelques années, la thérapie cognitive, la méditation… Elle reprend alors conscience que ses pensées sont juste des pensées, un peu vraies, un peu fausses, et qu’en fait, à cet instant, elle ne peut pas savoir ce que va devenir son couple, malgré tout ce que lui clament toutes ces (mauvaises) pensées.

Alors, elle arrive à revenir dans le réel, à s’arracher aux pseudo-certitudes qui tournent dans sa tête et ne sont que des tentatives de son passé pour reprendre le pouvoir. Elle arrive à se dire : « Ça va, c’est juste un conflit, un mauvais moment, comme il y en a dans tous les couples. C’est pénible, et ça te fait souffrir, et ça te fait peur, mais ce n’est qu’un conflit. Tu verras plus tard, quand tes émotions seront retombées, quelles conclusions en tirer. Pour le moment, elles embrouillent tout, elles aspirent à ton esprit des pensées d’autrefois. N’aggrave pas, et reste dans le lien, reste dans le réel. »

À ce moment, c’est gagné. Elle est arrivée à passer du virtuel (ses peurs et ses scénarios catastrophe) au réel (son problème, juste le conflit). Et le réel est un bien meilleur endroit d’où comprendre et agir. D’ailleurs, le seul endroit d’où agir sur le réel, c’est le réel ! Encore faut-il y rester ancré.

Dans le virtuel, nos problèmes sont éternels : conflit = incompatibilité = divorce = solitude pour toujours. Alors pleurer et se soucier et se déchirer…

Dans le réel, ils sont passagers : conflit = trou d’air dans la vie de couple, et voilà tout. Alors, comme en avion, respirer, s’accrocher, ne pas s’affoler et voir la suite…

Cette tendance à l’éternel dans nos mondes virtuels, ce rappel que tout passe dans le monde réel, ça me rappelle l’impermanence de la philosophie bouddhiste : le bonheur, comme le malheur, disparaîtront. Que nous nous en inquiétions ou pas. L’accepter ne rend pas indifférent mais sage. Et ma patiente, ce jour-là, se donne et me donne, une leçon sur la compréhension de l’impermanence : rester dans le conflit avant d’en faire une guerre atomique ou un divorce.

Sourire et gratitude. Quelle chance j’ai de faire ce boulot depuis 35 ans !

Illustration : “Chéri, tu as l’air un peu fâché. Tu es dans l’impermanence ou dans l’éternité ?” (Jupiter et Thétis, par Ingres).