Robot en Aubrac

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Une semaine, je randonnais avec des amis sur le plateau de l’Aubrac. Il faisait grand beau, un ciel bleu magnifique, un petit vent froid, comme souvent là-bas. Ce n’était pas tout à fait le temps idéal pour l’Aubrac. Le temps idéal, c’est le mélange de nuages et de déchirures des nuages, de passages de brumes et de dégringolades de soleil, quand on passe sans arrêt de la rudesse à la beauté. Mais c’était quand même drôlement bien, ce grand beau temps, ce soleil blanc et froid…

Cela faisait plusieurs heures que nous marchions sur les hauts plateaux déserts, comme il n’en existe nulle part ailleurs, plusieurs heures que nous avancions dans ce paysage de « vertige horizontal », comme le qualifiait l’écrivain Julien Gracq, au milieu des belles vaches blondes et des petits murs bas en pierres centenaires. A un moment, un des marcheuses de notre groupe trébuche, épuisée, et reste allongée au sol, nous disant qu’elle n’en peut plus et qu’elle veut se reposer.

Alors tous les randonneurs tombent comme des mouches, et s’allongent eux aussi au sol, dans l’herbe jaune de l’automne. Plus personne ne dit mot. Il n’y a plus que le vent de l’Aubrac qui nous parle, qui chuchote à nos oreilles : « on n’est pas bien, là, à ne plus rien faire, le nez au ciel ? »

Si, on est drôlement bien !

Allongé, les bras en croix, les jambes écartées, la tête au chaud dans mon bonnet, je regarde le ciel bleu total, bleu complet, ce bleu pâle et pur de l’automne. Je ressens la joyeuse fatigue de mes jambes, de mon dos. Je sens mon corps qui respire, tranquille. Et mon cerveau qui tourne doucement, lentement, profondément. Je n’ai plus besoin de rien. Je suis comblé par cet instant. C’est un moment culminant de ma vie. Il y en a eu d’autres avant, il y en aura d’autres après. Mais là, je sens que je suis sur un sommet existentiel, pour aussi simple et dépouillé qu’il soit. Respiration, présence au monde, non action.

La non action ce n’est pas seulement ne rien faire. Ne rien faire, c’est la partie apparente de la non action. La non action, c’est la voie de la présence, une présence intense et éveillée, une présence contemplative : on se rend présent au monde, sans rien lui demander, sans poursuivre aucun but, sans alimenter aucune pensée. On est dans cet état si particulier que l’on appelle « conscience réflexive » : on est là, et on sait qu’on est là, et on observe dans quel état on est là…

Tout à coup, au cœur de la non action, je vois passer à mon esprit une pensée, en forme d’interrogation : « est-ce qu’un jour un robot vivra des moments semblables ? » Est-ce qu’un robot programmé pour marcher 8 heures décidera à un moment de s’arrêter, de s’allonger dans l’herbe et de regarder le ciel ? Est-ce que ça l’intéressera d’écouter le vent, de voir le bout des brins d’herbe s’agiter doucement tout autour de ses yeux pendant que l’azur les remplit ?

Est-ce qu’un jour, un robot pourra se sentir à la fois fatigué et heureux ? Est-ce qu’il pourra se sentir exister dans la contemplation du ciel ? Se sentir appartenir au monde ? Ressentir des états d’âme ?

Je n’en sais rien du tout. Mais si cela arrive, alors ce jour-là, les robots seront devenus nos frères…

Illustration : dans l’Aubrac, pendant la randonnée…

PS : ce texte reprend ma chronique du 1er novembre 2016, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse”, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.