Les esclaves milliardaires de Wall Street

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Cette semaine, je suis allé chercher des médicaments, et j’ai vu un pharmacien souffrir devant son ordinateur… Plus de la moitié du temps qu’il a passé avec moi, il l’a passé les yeux braqués sur son écran, à vérifier des listes de stock, à rentrer des données. Il était gentil, et faisait de son mieux pour de temps en temps me regarder et me parler, mais la bête informatique mobilisait clairement l’essentiel de son énergie et de ses soucis.

J’ai eu de la compassion pour lui : il n’avait sûrement pas choisi de faire ce métier pour passer ses journées sur un écran. Puis j’ai égoïstement pensé à moi : dans l’hôpital où j’exerce, nous avons récemment hérité d’un logiciel où nous devons noter tous les rendez-vous des patients, nos ordonnances, nos observations. C’est un logiciel qui marche mal : il est lent, il est compliqué, il est merdique. Rien à voir avec les applications ultra-performantes de nos smartphones. Il a sans doute été acheté au rabais. Normal, l’hôpital est pauvre, de plus en plus pauvre ; on n’est pas chez Apple ou chez Google, faut pas rêver et espérer de beaux outils informatiques performants… Du coup, je passe de plus en plus de temps les yeux rivés sur mon écran au lieu de les tourner vers mes patients. Je me dis alors que nous ressemblons de plus en plus aux pauvres pharmaciens…

On l’a vu venir depuis quelques années, quand on a commencé à prononcer au sein des hôpitaux des mots comme : économies, performance, rendement, optimisation… Ce n’est jamais bon signe ! Ça veut dire qu’il n’y a plus d’argent pour bien travailler. Mais il est passé où l’argent ? Au Luxembourg et aux îles Caïman. Tout cet argent que les grandes multinationales et les ultra-riches exfiltrent pour ne pas payer d‘impôts, il ne servira pas à améliorer la qualité des soins à l’hôpital public.

Alors, toujours dans ma compassion (pour les pharmaciens, les soignants qui ne peuvent plus bien soigner, les patients qui vont trinquer) j’ai pensé aux traders et aux banquiers d’affaire, dont le métier est de détourner l’argent du travail des autres… Se lever le matin en sachant qu’on va spéculer sur des matières premières et affamer des millions de gens ; se regarder dans la glace, en se brossant les dents, et se dire qu’on va aider ses clients à détourner des sommes énormes d’argent dans des paradis fiscaux : c’est pas des sales boulots, ça ?!!

Ben si, et tant mieux : il faut peut-être que ces esclaves surpayés des Forces du Mal et de la Finance souffrent, eux aussi. Il faut peut-être qu’ils soient malheureux, de plus en plus, qu’ils se sentent de plus en plus toxiques, nocifs et mal-aimés, qu’ils aient de plus en plus honte de leur travail. Pour qu’eux aussi, et pas seulement leurs victimes, aient envie que ça change.

Bon, je sais, il ne faut pas souhaiter la moindre souffrance à d’autres humains, et j’ai sans doute tort à chaque fois que je raisonne comme ça. Peut-être qu’il faut plutôt leur souhaiter d’être heureux, intelligemment heureux, solidairement heureux, et peut-être que c’est en étant plus heureux et non plus malheureux qu’ils ouvriront les yeux sur les catastrophes qu’ils engendrent…

En attendant qu’arrive ce grand soir de leur introspection, nous aussi, que nos boulots soient ou pas, ou parfois, des boulots de merde, n’oublions surtout pas d’être heureux, et de savourer les tout petits moments de bonheur que la vie nous offre. C’est ce que nous rappelle le poète Christian Bobin dans un passage de son livre L’Homme Joie. Bobin n’est pas en train de travailler à sa table, il est sorti devant sa maison, et il nous raconte : « J’ai fait la course sur la terrasse avec une fourmi et j’ai été battu. Alors je me suis assis au soleil et j’ai pensé aux esclaves milliardaires de Wall Street… »

Et vous, vous avez déjà fait la course avec une fourmi ?

Illustration : au guichet de la banque…

PS : ce texte reprend ma chronique du 18 octobre 2016, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse”, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.