Toucher ses limites

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C’était après un colloque qui avait duré toute une journée et une soirée, un beau colloque où nous avions appris plein de choses et vécu beaucoup de moments touchants. J’avais mon train pour rentrer à Paris le lendemain matin tôt, à 7h35.

L’ami qui avait organisé tout ça (avec quelques autres, tout de même) souhaitait absolument passer me prendre pour me conduire à la gare. J’avais beau refuser, lui disant qu’il était déjà assez fatigué comme ça et que je pouvais très bien prendre un taxi, il insistait tant que j’acceptais. Et puis me disait-il, comme ça on pourra bavarder encore un peu. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain matin 7h10 devant mon hôtel.

Le lendemain, à 7h15 il n’était toujours pas là. Je lui téléphone, et tombe sur son répondeur. À 7h20, le stress monte et je commence à arpenter la rue pour essayer d’attraper au vol un taxi (trop tard pour en faire appeler un par l’hôtel). Mon ami arrive alors, très embarrassé, m’expliquant qu’il n’a pas entendu le réveil, que c’est la première fois que ça lui arrive, etc.

Je suis à la fois soulagé de son arrivée, mais aussi assez tendu car je commence à voir que c’est raté pour le train. Nous fonçons à travers la ville, et j’assiste à ce spectacle étonnant de quelqu’un qui brûle tous les feux rouges avec prudence (je sais, ça fait bizarre de le dire comme ça…) : c’est-à-dire qu’à chaque fois, il s’avance doucement, vérifie que la voie est libre, et passe. Nous ne nous parlons pas. Lui par concentration et par embarras. Moi pour ne pas le déconcentrer, vu ce qu’il est en train de faire, et aussi parce que toute mon énergie est absorbée ailleurs.

Absorbée, car durant tout le trajet, je travaille comme un fou à me calmer : repousser les vagues d’agacement contre lui (l’envie absurde et inutile de lui faire des reproches : « je t’avais bien dit que tu étais fatigué et que je pouvais prendre un taxi ! »), celles du stress (« je vais manquer mon train… ») et celles de la culpabilité (« ne te mets pas dans un état pareil pour un simple train ; et puis, il ne l’a pas fait exprès… »). Bref, silence tendu dans la voiture. Pour la conversation amicale, ce sera pour une autre fois.

Nous arrivons devant la gare à 7h33 : galopade dans les couloirs, recherche du bon quai (toujours plus dur si on est pressé et stressé), et saut dans le TGV (qui avait en fait 5 minutes de retard). Nous nous remettons enfin à parler à ce moment, avant la fermeture des portes, lui pour s’excuser, moi pour le déculpabiliser : « pas de souci, ça nous fera un bon souvenir, dont on en reparlera dans quelques années comme d’une histoire à mourir de rire : “tu te souviens quand on a traversé la ville en moins de 10 minutes“ ?! »

Dans le train, je repense à ce que je viens de vivre. J’ai beau régulièrement méditer, savoir comment on gère son stress, etc., tout ça ne m’a pas empêché de stresser et de m’agacer. Ni de ressentir de la colère contre mon copain, et de le lui montrer par ma tête et mon silence. Le mieux que j’ai pu faire c’est tenir cette colère et ce stress à distance relative, les empêcher de prendre un ascendant complet sur moi (et de lui faire des reproches inutiles).

Mais du coup, il ne me restait plus d’énergie pour tout le reste : j’aurais pu par exemple remercier mon ami des risques qu’il prenait pour son permis de conduire et le remercier durant le trajet, pour ses efforts, et non après, pour le résultat. Mais c’était trop dur. Est-ce que j’y arriverai un jour ? Je n’en ai aucune idée ; je sais juste que j’ai encore un sacré boulot avant cette étape. Inutile de faire des efforts pour rester humbles (au cas où nous serions tentés de nous voir plus forts que nous ne sommes) : la vie se charge de nous rappeler nos limites…

Illustration : même s’ils nous font parfois des drôles de coups, c’est sympa d’avoir des amis.