Un roi barbare

 

Thoreau m’accompagne depuis mes années étudiantes : lorsque je découvre son récit Walden, racontant sa vie dans les bois, dans une cabane bâtie de ses mains, il me semble rencontrer un autre moi-même. Je me retrouve pleinement dans sa capacité à habiter la nature telle qu’elle est, à la céléberer sans besoin de grands mots ni de lyrisme. Son contemporain Emerson disait de sa prose : « Le thym et la marjolaine n’y sont pas encore du miel ».

Voilà, je suis comme Thoreau : chaque fois que possible, je préfère les sensations brutes aux pensées élaborées.

J’aime aussi, en ces années de jeunesse, où l’excès me gouverne, que Thoreau ne soit pas un doux et tendre rêveur, mais soit doté d’un caractère rude, prêt à la bagarre, qui écrit par exemple : « Faites en sorte que votre existence soit un contre-frottement qui arrête le mouvement de la machine. »

Psychologiquement, il est un opposant et un imprécateur, plus qu’un bâtisseur, un homme du refus. Son ami, le poète et philosophe Emerson, le rappelle dans son éloge funèbre : « Dire non ne lui coûtait rien et il le trouvait plus facile que de dire oui. Son premier mouvement instinctif en entendant une proposition était de la réfuter. Cette habitude ne va pas naturellement, sans refroidir nles affections sociales. Pareille franchise décourageait tout commerce affectueux. »

Thoreau était un solitaire, rugueux, sans bienveillance envers le genre humain. L’écrivain écossais Stevenson, dressant son portrait, notait : « On peut trouver une sorte de noblesse rustre, la noblesse d’un roi barbare, dans la confiance inébranlable que Thoreau a en lui-même, et dans son indifférence aux désirs, aux pensées et aux souffrances d’autrui. En effet, dans toute son œuvre, je ne trouve pas la moindre trace de compassion. »

Si je vous parle de ses traits psychologiques, c’est qu’ils me semblent expliquer son engagement politique. Thoreau est en quelque sorte l’ancêtre des écologistes contemporains, mais pas dans leur version baba-cool ! Et il fut aussi le père fondateur et le premier théoricien de la « désobéissance civile », qui inspira entre autres Gandhi et Martin Luther King dans leurs luttes.

En vieillissant, nous pouvons soit nous apaiser, et devenir plus diplomates et conciliants, soit nous radicaliser, et nous montrer de plus en plus exigeants.

Comme vous l’imaginez, Thoreau choisit la voie de la radicalisation, et manifeste un engagement croissant au fur et à mesure qu’il avance en âge : « Voter pour ce qui est juste ne revient pas à faire avancer la cause de la justice, mais à exprimer mollement l’intention des hommes, notre désir de la voir triompher. » De même, ses positions originelles de non-violence évoluent, jusqu’à lui faire écrire, à la fin de sa vie : « Je n’ai ni envie de tuer ni de me faire tuer, mais je peux imaginer que le temps viendra où l’un et l’autre seront inévitables. C’est par des actes de violence quotidiens que nous sauverons la prétendue paix qui règne dans la communauté. »

Thoreau meurt jeune, à 44 ans : qui sait jusqu’où il serait allé si plus de temps lui avait été donné par le destin ?

Thoreau reste ainsi un précurseur, une sorte de maître incommode, qui refusait d’avoir des disciples, mais qui nous inspire. Jusqu’où le suivre ? En rester à sa volonté farouche de préserver la nature ? À sa pratique non violente de la désobéissance civile ? Ou embrasser la dernière direction, plus musclée et violente, qu’il semblait ébaucher à la fin de sa vie ?

 

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen n° 68, à l’été 2023.

Illustration : reconstitution de la cabane de Thoreau, près de Walden.

Références :

  • Onfray : Vivre une vie philosophique. Le Passeur 2017.
  • Stevenson : Un roi barbare, Essai sur H.D. Thoreau. Finitude 2009.