Une rage de poète

 

À l’approche de sa fin, Le poète Christian Bobin continue d’écrire, jusqu’au bout. Le résultat : un livre incandescent et bouleversant, Le Murmure, un livre « à la Bobin », qui nous ouvre les yeux, comme d’habitude, sur la beauté du quotidien, mais aussi sur la maladie, l’hôpital, la mort qui vient.

Double choc à sa lecture : choc habituel devant la grâce de cette poésie en prose, et son incomparable façon de nous ouvrir les yeux, de nous balancer des gifles puis de nous offrir des fleurs ; et puis choc de comprendre qu’il s’agit de son dernier livre, et qu’il l’a écrit en le sachant. Un passage m’a bouleversé. Le voici, je vous laisse le découvrir et on en parle ensuite. Imaginez seulement ces quatre paragraphes se succédant sur une page blanche…

« Le médecin entre dans ma chambre, mon dossier dans les mains et me dit d’un ton doctement contrarié : “Je ne sais pas qui vous êtes, mais c’est complètement anormal. Avec ce que vous avez, vous devriez être terrassé“. 

Ce spécialiste ne connaît pas les ressources des bébés. Je n’ai pas de ruse. Moi, j’arrive sur mes jambes de quatre ans – et je cause. Je saute à pieds joints dans toutes les flaques de découragement qui sont devant moi et je les change en étincelles.

Un homme qui ne fait que son devoir ne fait rien. Il n’est pas loin d’un brigand.

La sensibilité s’est retirée du monde. Elle a laissé la place à la précision. Si j’étais la lune, je commencerais à faire mes valises… »

En une page, Bobin nous entraîne dans son vécu : 1) un médecin le déçoit ; 2) il se requinque avec son cerveau de poète ; 3) ça l’a quand même bien gonflé ce qui s’est passé en 1, donc il se lâche sur le médecin, mais indirectement ; 4) il conclut sur ce qu’il en a compris du monde d’aujourd’hui, il est peiné mais ne gémit pas, et s’envole vers la lune.

Récit formidable : tout ce qui est dit est touchant, et ce qui ne l’est pas est brillant. Ce qui n’est pas dit, c’est ce qu’on appelle une ellipse narrative : c’est au lecteur de comprendre qu’entre ces paragraphes disjoints, tout se tient. Entre 2 et 3 Bobin rumine et fulmine ; puis, plutôt que s’en prendre directement au médecin, il délivre un message lumineux : ne faire que son devoir, ça ne suffit pas ! Un médecin ne doit pas seulement soigner la maladie mais consoler le malade ; mieux : il doit l’aimer.

Et cela vaut pour tous les humains : ne faire que son devoir, c’est une posture de brigand. Quoi que nous fassions, nous devons (oui, nous devons, car c’est un devoir qui ne coûte rien, qui ne pèse pas, et qui change le monde autour de nous) le faire avec amour et bienveillance. Avec cœur et bonté.

Comme tous les poètes de génie, Bobin décrit clairement avec ses mots ce que nous ne percevions que faiblement dans notre esprit. Il éclaire nos vies, il nous fait tout comprendre. Et il nous montre la voie : même quand tout va mal, faisons de notre mieux pour sauter à pieds joints dans les flaques de découragement qui sont devant nous, et changeons-les en étincelles…

 

Illustration : la page qui m’a fait tomber à la renverse…

PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en mars 2024.