Traçabilité : pas très beau, ce terme technique qui décrit la possibilité de savoir d’où viennent les choses que nous consommons ou utilisons ! Pas très beau, et cependant précieux pour ne pas manger n’importe quoi, pour ne pas acheter d’objets qui abiment la planète ou nuisent à d’autres humains. Mais je souhaite vous parler ici d’une autre forme de traçabilité : la traçabilité émotionnelle, affective, et notamment, puisque c’est la saison, celle des cadeaux !
Bien sûr, ce qui nous touche dans un cadeau, ce n’est pas seulement sa valeur, mais l’intention qu’il véhicule. Ainsi, les cadeaux que nous offrent les enfants – dessins, objets réalisés à l’école ou bricolés à la maison par eux-mêmes, voire petits cadeaux achetés avec leur argent de poche –, ces cadeaux enfantins nous émeuvent bien au-delà de leur seule matérialité. Et lorsque nous retombons plus tard sur eux, notre émotion va bien souvent renaître. C’est ce qu’on appelle la rémanence, cette persistance partielle d’un phénomène après la disparition de sa cause : le cadeau nous rappelle l’affection qui a entouré son don, même à des années de distance.
C’est vrai aussi pour les cadeaux entre adultes. Un ami m’offre une bonne bouteille de vin, mon conjoint m’offre une écharpe ou des chaussettes. Le jour où j’ouvrirai et boirai cette bouteille, je penserai à mon ami avec une émotion bien plus grande que si je l’avais achetée moi-même ; si je le souhaite, il sera à mes côtés à chaque gorgée. Quand je prendrai cette écharpe un jour d’hiver, je penserai à la tendresse de mon conjoint, qui a choisi de me protéger du froid avec un bel objet.
C’est un grand bonheur que d’évoluer dans un univers d’objets connectés ; pas des objets électroniques, mais des objets connectés à l’affection d’autres humains, de proches, de copains, de collègues. C’est le bonheur de se sentir en lien à tout instant avec des personnes qui comptent pour nous. Faites l’exercice, où que vous soyez : si vous êtes chez vous, levez la tête et cherchez autour de vous les objets qui vous ot été offerts, donnés, légués. Si vous n’êtes pas chez vous, posez-vous la question par rapport à vos vêtements, au contenu de vos poches, de votre sac ; ou bien, pensez à votre salon, votre chambre, et aux objets habités et connectés qui les emplissent, et vous délivrent en silence des murmures bienveillants.
Ce monde précieux de liens invisibles ne s’impose pas toujours à nous, il nous faut régulièrement lui redonner vie, le faire réapparaître à nos yeux et à notre esprit. Mais il est toujours là, à nos côtés. Nous avons besoin de ce monde de sens et de liens. Jamais nous ne sommes seuls, toujours des fantômes bienveillants nous entourent ; peut-être même veillent-ils sur nous, qui sait ?
Illustration : À mariage royal, cadeaux royaux ? (Le mariage de la princesse Victoria et Frédéric de Prusse, 25 janvier 1858 (détail), / John Phillip, 1860, huile sur toile, 103 x 184 cm, Royal Collection, Kensington Palace, Londres)
PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en décembre 2024.
