Pas si facile de parler tranquillement de sexe…

 

Ah la la, j’en ai eu du mal avec cette chronique ! Je ne sais pas si c’est la fatigue, ou si ça vient du sujet, le sexe ?

Au début je voulais parler des rapports entre sexe et santé, ou bien entre sexe et cerveau ; citer Woody Allen (« mon cerveau est mon deuxième organe préféré »), parler de la manière dont notre mental enrichit notre vie sexuelle (par les fantasmes, les souvenirs, les anticipations) et aussi comment il peut la perturber (par l’anxiété de performance, les attentes irréalistes). Il y avait plein de trucs à raconter.

Mais… bof… non, ça ne m’emballait pas !

Alors, j’ai compris que c’était moi le problème. La sexualité m’intéresse beaucoup, mais en parler ne me passionne pas. Je suis avec le sexe comme le poète Christian Bobin est avec la religion, quand il écrit :

« Je n’aime pas ceux qui parlent de Dieu comme d’une valeur sûre. Je n’aime pas non plus ceux qui en parlent comme d’une infirmité de l’intelligence. Je n’aime pas ceux qui savent, j’aime ceux qui aiment. »

Moi c’est pareil avec la sexualité. Je n’aime pas ceux qui causent, j’aime ceux qui font.

Et puis, dans mon cas, ça vient de loin : quand j’étais petit, on ne parlait pas de ces choses-là, ou alors en cachette, ou alors pour rigoler ou provoquer, comme dans la chanson de Georges Brassens, Fernande 

Ce genre de chanson, à l’époque, ça mettait tout le monde en émoi, les scandalisés ou les amusés. Maintenant, elle ne choque plus, le discours sur le sexe s’est libéré.

Tant mieux : la parole est préférable au refoulement ou au non-dit. En causer tranquillement, sans inhibition ni provocation, c’est un progrès.

Parler sexualité avec ses partenaires, ça permet de s’ajuster, d’accorder mutuellement ses désirs, ses besoins, ses limites.

Parler sexualité publiquement, pédagogiquement, dans les médias, ça permet d’informer, de dédramatiser, de conseiller.

Il y a 5 siècles, Montaigne s’étonnait déjà de l’embarras de ses contemporains avec la parole sur le sexe, et écrivait ceci :

« Que fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, si juste, pour qu’ils n’osent en parler sans honte, et pour qu’ils l’excluent des discussions sérieuses et réglées ? Nous prononçons hardiment les mots tuer, dérober, trahir ; mais baiser nous ne l’osons qu’entre les dents ? »

Il avait raison, bien sûr. Sauf que… Il y a quand même un petit truc spécial avec la parole sur le sexe. Dire, comme Brassens : « Quand je pense à Fernande, je bande », ça ne fait tout à fait pas le même effet que dire : « Quand je pense aux vacances, je souris ». Parler sexe, ce n’est pas pareil que de parler sport ou cuisine.

Quelques efforts que l’on fasse pour le banaliser, le discours sur le sexe garde toujours une part embarrassante, liée à son côté animal ; Rilke parlait à ce propos du « poids difficile de la chair », et Nietzsche ricanait : « Le bas-ventre est cause que l’homme ait quelque peine à se prendre pour un Dieu. »

Finalement, c’est peut-être ça le plus délicat : éclairer le côté obscur du sexe, humaniser son côté animal, faire que l’acte sexuel soit une rencontre et non une simple copulation, et que cette rencontre soit joyeuse et non honteuse, respectueuse et non égoïste.

Et pour réussir cela, nous avons bien besoin des talents de notre bon vieux cerveau…

 

Illustration : le sexe, c’est important, c’est agréable, mais il y a aussi d’autres plaisirs dans la vie…

PS : cet article reprend ma chronique du 3 septembre 2024, que vous pouvez écouter ici, c’était dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.