Longtemps, j’ai été un prédateur des goûters d’anniversaire. Quand mes filles invitaient 10 ou 20 copines et copains à la maison, je rôdais autour de la table pour avaler en douce fraises Tagada et bonbons au goût de banane synthétique. Quand la fin d’après-midi arrivait et que les départs se succédaient, je faisais le tour des assiettes pour tout terminer…
Je sais, c’est mal, j’enlevais les sucreries de la bouche des enfants. Mais j’avais des excuses, trois excuses.
D’abord, c’était mon salaire en quelque sorte. J’étais quand même un acteur majeur de ces goûters, entre parents à accueillir, enfants à calmer, spectacle de marionnettes à animer, jeux à diriger… Pfff ! Je méritais bien quelques menues récompenses.
Ensuite, c’était ma fragilité culturelle. Je fais partie d’une génération d’enfants pour laquelle les bonbons, le sucre, c’était la récompense : « tu as été sage, tu auras des bonbons ». C’était pareil pour les chiens, d’ailleurs : « Dick, fais le beau si tu veux ton susucre ». Du coup, pour nous, les bonbons et sucreries n’étaient pas des plaisirs coupables, mais des synonymes de bonne conduite ou de fête. Bon, c’était l’époque aussi où je passais tous mes jeudis chez le dentiste, à cause des caries subséquentes à cette philosophie de vie, mais c’est une autre histoire ; quoique…
Enfin, troisième excuse, biologique : mon cerveau, notre cerveau humain. Le pauvre, il adore le sucre ! Parce qu’il en a besoin, c’est son carburant. Notre cerveau adore le sucre, et cela se voit à mille et un détail, comme l’intrusion du vocabulaire du sucre dans celui de l’amour.
Pourtant, ce dont notre cerveau a besoin, c’est de sucres tranquilles, d’absorption lente, ceux des céréales complètes, ceux des fruits entiers avec toutes leurs fibres. Pas du shoot des sucres d’absorption rapide des sucreries, qui mettent la pagaille dans notre glycémie et dézinguent notre pancréas.
Non, ce sucre-là, celui des sucreries, notre cerveau est sans défense par rapport à lui, il croit que c’est du bon carburant alors que c’est de la mauvaise drogue.
Une drogue, le sucre ?
Eh oui ! On définit une addiction par trois points principaux : l’appétence, la dépendance, l’accoutumance.
L’appétence ? C’est-à-dire la recherche régulière du produit ? Oui, chez les habitués, il y a une appétence pour le goût sucré. Pas au point de braquer une confiserie, mais suffisante pour finir le paquet de bonbons ou l’assiette de pâtisseries.
La dépendance ? C’est-à-dire l’impossibilité de se passer du produit ? Oui encore, même si c’est plus une difficulté (ne pas sucrer son café ou prendre un dessert alors qu’on n’a plus faim) qu’une impossibilité.
L’accoutumance ? C’est-à-dire la nécessité, pour obtenir le même plaisir, d’augmenter les doses ? Non, pas vraiment pour les sucreries.
Le sucre des sucreries est donc une drogue, mais douce. Douce, mais qui abime notre santé : nos dents, notre pancréas, notre microbiote. Pourtant, c’est si bon ! Alors, que faire ?
Autrefois on banalisait le sucre (comme la cigarette). Aujourd’hui on le diabolise. Comment trouver le juste milieu ? Peut-être en redécouvrant une vertu un peu ringarde : la tempérance !
La tempérance ne diabolise pas nos sources de plaisir, elle les régule. Elle considère que la liberté ne doit pas être mise sous le contrôle du plaisir, mais l’inverse.
La tempérance n’est pas l’ascétisme : le plaisir est bon tant qu’il est sous mon contrôle.
C’est une vertu d’autant plus nécessaire et précieuse que nous vivons dans un environnement de pléthore et une société d’incitations. La tempérance est l’ennemie de la pub, du consumérisme : « ai-je vraiment besoin d’acheter ce vêtement, de changer de voiture, de reprendre du gâteau ? »
C’est pour ça qu’elle est parfois ringardisée, car elle ne fait pas consommer.
On s’en fiche, allez, je déclare ouverte la semaine de la tempérance joyeuse !
Essayez, vous m‘en direz des nouvelles !
Illustration : En fait ils ne sont venus que pour les desserts… (un banquet viking).
PS : cet article reprend ma chronique (à écouter ICI) du 28 mai 2024 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.
