Heautontimoroumenos, ou 50 nuances de haine

 

 

On se sépare souvent dans une vie de couple, aujourd’hui. Environ un couple marié sur deux, avec un pic vers la 6ème année. Et chez les couples non mariés, donc à l’essai, les chiffres sont bien plus élevés. Dans tous les couples d’une vie humaine, les séparations sont donc la règle plus que l’exception.

Alors, on a intérêt à savoir les gérer et les digérer, ces séparations !

Même si on se sépare pour de bonnes raisons, ce n’est pas si facile, car il y a nos émotions. Eh oui, logique, plus il y a eu d’affection ou de passion parfois, plus il y aura d’émotions à la séparation. Surtout ces trois-là : tristesse, inquiétude, colère.

Tristesse, parce que c’est la fin d’une belle histoire, ou d’une histoire qui aurait pu être belle. Inquiétude : parce qu’on se demande ce qu’on va devenir, si on va arriver à retrouver quelqu’un, etc. Et colère : parce que, quand même, on en veut à l’autre…

Des trois, la colère est la plus compliquée à traverser. Le tristesse et l’inquiétude, ça nous regarde, elles sont la preuve que le lien est rompu. La colère, à l’inverse, montre que ce lien n’est pas rompu. L’autre n’est plus là physiquement, mais c’est pire, il est là mentalement, on pense à lui tout le temps, on lui veut du mal.

Il y a 50 nuances de haine, tous les degrés existent, mineurs comme le ressentiment ou la rancune, majeurs comme la colère ou la détestation.

La haine, sous tous ses visages, c’est une servitude, on reste dépendant du souvenir de l’ex, et on se fait du mal avec ça. C’est ce que le poète latin Terence appelle, dans une de ses pièces, d’un terme grec savant : Heauton-timorou-menos, l’impulsion à se punir soi-même. On est l’organisateur et l’acteur principal de ses souffrances et de leur chronicisation.

Et on en sort comment de la haine ?  Eh bien, on peut en sortir par le haut : en pardonnant, en s’expliquant, puis en s’occupant d’écrire le reste de sa vie au lieu de s’acharner à raturer ce qui s’est mal passé. On s’efforce d’appliquer les conseils des manuels de développement personnel sur le couple, genre « Réussir sa séparation », et tout ça…

On peut en sortir par le bas, par le mépris (« c’était un pauvre type, une pauvre fille ! ») ou par la vengeance (« je vais lui montrer à cette gueuse, à ce chien galeux, ce qu’il en coûte de m’avoir fait perdre 5 ans de vie à ses côtés »).

On peut aussi choisir la voie de l’oubli …

Oui, c’est pas mal, l’oubli. Ce n’est pas l’amnésie, hein, attention ! Dans l’amnésie, on efface. Dans l’oubli, on se souvient, mais à volonté, quand on rappelle le souvenir ; le reste du temps, il est stocké au calme, loin de notre conscience.

On oublie, mais on se souvient quand même de la leçon, pour ne pas répéter les mêmes erreurs lors des prochaines aventures, ou dans le cas où l’ex reviendrait gratter à la porte.

Dans la haine, pas d’oubli, on s’empoisonne avec son chagrin, on se détruit soi-même en détestant son ex. Mais la sagesse, plutôt que de se détruire, serait plutôt de s’instruire de son chagrin.

C’est la voie que nous enseigne le philosophe Épictète (Pensées, XI) :

« Accuser les autres de ses malheurs, cela est d’une personne ignorante ; n’en accuser que soi-même, cela est d’une personne qui commence à s’instruire ; et n’en accuser ni soi-même ni les autres, cela est d’une personne déjà instruite. »

Personnellement, quand des malheurs m’arrivent, j’en suis au stade du milieu : je m’efforce de n’accuser que moi. Et vous ?

 

Illustration : une séparation qui se passe très mal.

PS : cet article reprend ma chronique (à écouter ICI) du 11 février 2025 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.