« Quelle que soit la personne que tu regardes, sache qu’elle a déjà plusieurs fois traversé l’enfer. »
Qui a écrit cela ? Je vous le dirai en fin de chronique. Mais c’est très juste. Chaque personne que nous rencontrons trimballe avec elle son lot de souffrances, souvent muettes et imperceptibles de l’extérieur.
Même quand ils font les malins, les humains sont des êtres sensibles. Vulnérables. Vulnerare en latin, ça veut dire blesser. Nous sommes blessables. Et la plupart des humains donc sont des cabossés de l’existence. À des degrés divers, bien sûr, certains le sont immensément plus que d’autres ; mais cabossés, ils le sont à peu près tous. L’adversité et les blessures sont le loyer de notre vie. Les chocs sont de toutes sortes : s’entendre annoncer un cancer ou une rupture amoureuse, subir une humiliation publique ou une agression physique, voir un proche ou un inconnu agoniser… Je vous laisse compléter, la liste est infinie.
Ces moments laissent en nous une trace vive, impriment notre mémoire à jamais. Mais sur l’échelle d’intensité des souffrances humaines, tous les événements choquants ne se valent pas, ne provoquent pas les mêmes dégâts. C’est la question du seuil, de la différence entre choc émotionnel et traumatisme psychique.
Les chocs « simples » provoquent une émotion forte, une perturbation intérieure, dont l’empreinte sera un souvenir douloureux, qui ne s’effacera pas, restera dormant en nous. Il se réveillera de temps en temps, mais nous pourrons l’apaiser.
Dans le traumatisme, le choc est plus profond, destructeur, sur le moment l’émotion est si forte qu’elle provoque souvent panique, sidération, état second. Et la mémoire traumatique est ensuite une mémoire perturbée : elle n’archive pas l’événement au rayon du passé, mais du présent. Chaque fois que la vie nous rappelle le trauma, l’émotions et la détresse ressortent de leur boîte non comme des souvenirs mais comme une actualité, comme si le danger était toujours là, prêt à recommencer. La mémoire traumatique, ce n’est pas un mauvais souvenir du passé, c’est le présent ressuscité de l’effroi.
Que faire ? On n’oublie jamais un traumatisme, mais peut-on en guérir ?
Nos parents, nos grands-parents et tout le cortège de nos ancêtres choisissaient le plus souvent de les taire, de ne pas parler ni reparler de leurs blessures. Nous avons fait le choix inverse : affronter le souvenir, en parler.
Cela permet d’abord d’être consolé : par l’affection, l’amour…
Cela permet ensuite de se réparer : se remettre dans la vie, dans l’action, refaire des expériences de sécurité répétées, là où le trauma détruit toute croyance qu’on peut vivre en sécurité quelque part. Ce qui répare c’est aussi parler, écrire, poser, mettre à plat dès que possible ce que l’on a vécu, seul ou aidé par quelqu’un.
Cela permet enfin de se soigner : tous les traumas ne provoquent pas cette souffrance que l’on appelle Stress Post-Traumatique. Mais quand c’est le cas, le soin est indispensable. Autrefois on ne soignait pas les traumatismes psychiques, ou trop tard, ou mal : alors apparaissaient dépressions, toxicomanies, troubles du comportement… Aujourd’hui des thérapies éprouvées, comme les TCC ou l’EMDR, permettent de sauver les patients traumatisés.
Quand tout cela s’est mis en place, peu à peu, le goût de la vie peut renaître.
Vous vous souvenez, ce que je disais tout à l’heure : « Quelle que soit la personne que tu regardes, sache qu’elle a déjà plusieurs fois traversé l’enfer. » C’est de Christian Bobin.
Qui écrivait aussi ceci, qui décrit assez bien la réapparition mystérieuse du goût de la vie chez les personnes victimes de traumatisme :
« J’admire chaque jour en sortant de chez moi la grande confiance des nuages, leur inlassable candeur qui roule au-dessus de nos têtes, comme s’il y avait une provision de bien éternellement plus grande que celle du mal. »
Une provision de bien éternellement plus grande que celle du mal ; c’est à cela qu’il nous faut croire pour continuer de vivre…
Illustration : chaos à l’intérieur de notre crâne après un choc émotionnel (Anu Gargh & IA)…
PS : cet article reprend ma chronique du 17 décembre 2024, que vous pouvez écouter ici, c’était dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.
PPS : Définition officielle d’un trauma : choc intense qui modifie la personnalité du sujet, notamment en augmentant ses réactions émotionnelles ultérieures à tout ce qui rappelle les circonstances du choc.
