Ah c’est cool d’être beau ! On est content de se regarder dans la glace le matin, on se voit accorder plus facilement des augmentations de salaire, ou donner plus souvent les meilleures places au restaurant.
Bon, il y a aussi quelques inconvénients, comme nous le montre l’histoire de la Belle Paule…
Vous ne la connaissez pas ? Alors je vous la raconte…
Il y avait à Toulouse, au XVIème siècle, une jeune femme tellement belle que François 1er, lors de son passage dans la ville, tomba sous son charme ; c’est lui d’ailleurs qui lui donna ce nom de légende, « la Belle Paule ». Elle était tellement belle que le Collège des Capitouls, les consuls et gouverneurs de la ville, lui demandait de paraître à son balcon deux fois par semaine pour que les habitants puissent profiter de sa beauté.
Flatteur, mais un peu contraignant, premier inconvénient. Il n’y a pas que ça : on a complètement oublié qu’elle était aussi intelligente, poète et mécène, réunissant chez elle les artistes de la ville et les soutenant. C’est un deuxième inconvénient : quand on est beau, ça peut faire oublier nos autres qualités.
Et ce n’est pas fini, ces inconvénients de la beauté. On connait la formule célèbre de Paul Valéry : « Le Beau, c’est ce qui désespère. » Pourquoi le beau nous désespérerait-il ? Peut-être parce que la beauté des autres nous fait parfois nous sentir laids. Peut-être parce que qu’elle nous semble inaccessible, parce que, comme l’écrit un peu plus loin dans son texte le même Paul Valéry, elle agit sur nous « comme charme et comme glaive », elle nous envoute et elle nous blesse. Peut-être parce qu’on se sent alors devant la beauté comme Quasimodo devant Esmeralda…
Quand la beauté nous fait souffrir, c’est qu’on s’y prend mal avec elle. C’est parce qu’on se sent laid à côté d’elle. Et on se sent laid parce qu’on ne sait pas qu’on est beau.
Oui, les gens sont beaux et ils ne le savent pas.
J’ai parfois ce sentiment, les jours où je suis en forme, où je suis en paix, où j’aime la vie, le monde, mes semblables, les jours où je m’aime, moi aussi. Alors, je prends le temps de regarder les humains que je croise dans le métro, dans la rue, dans les couloirs de France Inter. Et je suis ému, et je ne vois ces jours-là que des gens beaux et qui ne le savent pas. Des gens qui pourraient être encore plus beaux, s’ils relevaient la tête, ouvraient leur visage, s’ils laissaient leur regard s’étonner et se réjouir de traverser le miracle de la vie.
Je ne suis pas impressionné par les gens qui se savent beaux, et qui le savourent, et qui l’affichent, le travaillent, regardent si les autres ont remarqué leur prestance et leur beauté. Aucun intérêt. Cette beauté qui se la pète ne fait de bien à personne.
Je ne suis impressionné et ému que par la grâce, que par la beauté qui s’oublie, qui s’en fout d’être belle. Cette beauté-là, elle embellit et adoucit le monde.
Pensez-y les amis : vous êtes belles et vous êtes beaux, bien plus que vous ne le croyez.
À chaque fois que vous êtes heureux, bienveillants, tranquilles, généreux, vous êtes dans la grâce, qui vous donne la beauté.
Illustration : La Belle Paule (par Henri Rachou, Salle des Illustres, Capitole de Toulouse).
PS : cet article reprend ma chronique (à écouter ICI) du 28 janvier 2025 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.
