Illusions + désillusions = bonheur lucide ?

 

« La foi est plus belle que Dieu ».

C’est ce que nous dit Claude Nougaro, dans sa chanson Plume d’Ange.

La foi est plus belle que Dieu. Elle est aussi plus émouvante, et plus intéressante pour le psychiatre que je suis.

La foi est une confiance et une croyance.

Confiance dans le fait que les humains ne sont pas des créatures orphelines, abandonnées dans un Univers indifférent.

Croyance dans le fait que Dieu est à nos côtés, qu’il nous guide, nous éclaire, nous soutient, nous sauve parfois ici-bas, et nous sauvera en tout cas dans l’au-delà. La foi est aussi une source de motivation, qui nous pousse à agir, pour le meilleur et pour le pire. On ne parlera ici que du meilleur…

La foi est une croyance belle et réconfortante, mais quelquefois – non, pas quelquefois, toujours – cette foi finit par être déçue. Tôt ou tard, les croyants ont le sentiment que Dieu les oublie, ou les punit, ou les éprouve.

C’est Paul Valéry qui avait un jour eu cette remarque si juste et si terrible : « Je déçois ! C’est une belle devise, je déçois, sans doute celle d’un Dieu. »

Quand Dieu nous déçoit, alors, oscillation de la foi ! Presque tous les croyants avec qui j’ai parlé de cela m’ont raconté leurs moments de doute : comment continuer de croire en un Dieu qui nous a déçu ? Comment ne pas douter, de lui, de son existence, de sa bienveillance ?

Peut-être qu’au fond, ce n’est pas si grave. C’est Nietzsche qui écrivait : « Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude. » C’est très vrai pour la foi !

La certitude, le manque de doute, cela conduit vite au fanatisme. Le doute peut certes conduire à l’amertume. Mais il peut nous mener aussi à une foi, et plus largement, à une vision du monde plus mesurée, plus sage. La déception est une désillusion certes, mais il y a des désillusions souriantes et fécondes.

Toute notre vie est traversée de désillusions : on croit au Père Noël, puis on est déçu d’apprendre qu’il n’existe pas, puis on reste heureux quand même de vivre les fêtes de Noël ; on croit nos parents merveilleux et tout-puissants, puis on grandit et on les découvre imparfaits et limités, puis on les aime quand même…

Finalement, devenir adulte, c’est se remettre de ses désillusions sans amertume, avec lucidité. C’est considérer que la vie fait son boulot, quand elle balaie nos chimères, chasse nos naïvetés dangereuses. Parce qu’en dissipant certaines de nos illusions, elle laisse le champ libre aux émerveillements du réel.

Voilà, c’est ça : il faut avoir la foi, en Dieu, en la vie, en les humains, en soi, la foi en tout. Puis, cette foi, il faut la perdre. Puis, pour ne pas sombrer dans le cynisme et la déprime, il faut la retrouver, mais différente, mais lucide.

C’est ainsi que nous évitons d’être des humains amers, c’est ainsi que nous pouvons devenir plus sages. Parce que la sagesse, ce n’est pas si compliqué : c’est chercher le bonheur sans renoncer à la lucidité. C’est avoir une foi réaliste en la vie, en nos semblables et en nos divinités…

On dit parfois que les grecs de l’Antiquité ne croyaient pas tout à fait à leurs dieux. Eh bien, cela ne m’étonne pas de la part d’un peuple qui a inventé la sagesse…

 

 

Illustration : L’âme s’échappe du corps de Saint-Vincent. Collantonio, vers 1460, église San Pietro Martire, Naples.

PS : cet article reprend ma chronique du mardi 7 janvier 2025 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.