À quoi bon se venger ?

 

Quand j’étais enfant, mon grand-père cévenol me racontait souvent l’histoire de la mule du Pape, qui se souvenant des misères que lui fit un fourbe courtisan, attendit 7 ans pour se venger, et le pulvériser d’une formidable ruade. Je vous lis la fin de ce conte, qui me fascinait :

La mule prit son élan : « – Tiens ! attrape, bandit ! Voilà sept ans que je te le garde ! » Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde où voltigeait une plume ; c’était tout ce qui restait de l’infortuné Tistet Védène ! Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d’ordinaire ; mais celle-ci était une mule papale…

Pour ma part, je n’ai jamais été bien doué pour me venger : trop fatiguant de porter sa rancune pendant des mois et des années, on a mieux à faire de sa vie que de garder ses plaies ouvertes et d’élaborer des moyens de punir un jour les coupables.

La vengeance, c’est le châtiment d’une offense subie, un châtiment différé dans le temps. Si c’est immédiat, c’est plutôt une riposte ; on connaît le dicton : « la vengeance est un plat qui se mange froid. » La vengeance suppose une blessure morale, souvent une humiliation subie, ou une trahison inattendue. Elle procure un plaisir trouble, celui d’une sorte de justice que l’on a rendue soi-même, elle est souvent un soulagement plus qu’un plaisir d’ailleurs, le soulagement de pouvoir passer enfin à autre chose qu’à ses projets de vengeance et sa couvade du ressentiment.

Les récits de vengeance font d’excellentes histoires, en littérature, au cinéma, et dans la chanson…

Le problème avec la vengeance, c’est son coût. Pas seulement pour l’agresseur puni, mais pour la personne qui se venge.

Le désir de vengeance peut ainsi nous rendre fou. On est prêt à se nuire du moment qu’on se venge, comme dans ce vers de Corneille (dans sa pièce Rodogune) : « Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge ! »

Le désir de vengeance peut aussi nous faire dégoupiller, comme au rugby, quand on se fait chambrer par un adversaire, après une erreur ; on s’énerve, on balance un coup de poing, et hop ! Pénalité contre notre équipe, 3 points perdus et 10 mn au frigo, on est expulsé du terrain par l’arbitre. En se vengeant, on a mis ses copains dans le pétrin.

Et puis, socialement, les cultures de la vengeance (on appelle ça cultures de l’honneur, ou cultures claniques) poussent à s’entretuer : œil pour œil, dent pour dent, c’est la Loi du Talion, et ça ne caractérise pas vraiment les sociétés de progrès où l’on est heureux de vivre ensemble.

Finalement, c’est fatigant et difficile de se venger ; souvent inutile et toujours dangereux. C’est vrai que pardonner c’est également fatigant et difficile, encore plus même.

Et puis, bien sûr, vengeance et pardon n’ont pas le même rapport à la justice. La vengeance veut taper plus vite et plus fort que la justice, voire la remplacer. Le pardon, c’est différent ; il a besoin de la justice, car on ne peut pardonner sincèrement qu’une fois que justice a été rendue.

Mais au moins, avec le pardon, on laisse la société en meilleur état derrière soi…

 

Illustration : le Pape sur sa mule (par Peynet)…

PS : cet article reprend ma chronique du 3 décembre 2024, que vous pouvez écouter ici, c’était dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.