L’histoire se passe lors d’une émission de radio, dont le thème est « Vengeance ou pardon ? ». Pas à propos de violences odieuses, mais en réponse aux petites agressions de la vie quotidienne : vers quoi allons-nous spontanément ?
Avant l’émission, nous posons la question aux autres journalistes et personnes croisées dans les couloirs : « si on vous fait une vacherie, vous choisissez vengeance ou pardon ? » La réponse est unanime, tout le monde crie « vengeance ! », même si c’est dit en riant.
Vient le temps de l’émission, deux experts sont invités, on rentre dans le détail, on propose des définitions.
La vengeance, c’est le désir d’infliger un châtiment différé dans le temps, en réponse à une offense subie.Le pardon, c’est le désir de renoncer au ressentiment et, justement, à la vengeance.
Les deux experts ne sont pas d’accord. L’un valorise le pardon, comme processus de libération mentale. L’autre rappelle que le passage par le ressentiment et la vengeance n’est pas si anormal, et parfois peut aider à se détacher de la blessure.
De mon côté, je souligne que la vengeance, c’est de l’énergie et du temps consacré à quelqu’un qui nous a déjà fait souffrir : avant de s’y engager, il convient de peser le pour et le contre. Et que le pardon dont nous parlons en psychologie est une démarche intérieure et intime, qu’on n’a pas forcément à exprimer à l’agresseur ou en public.
Et puis, les auditeurs appellent et sont nombreux – nombreuses en fait, beaucoup de femmes – à dire : « Ni l’un ni l’autre ! Je ne veux pas perdre de temps à me venger, mais pas question de pardonner ! Je me donne le droit de continuer d’en vouloir à l’autre, sans en faire une obsession. Et surtout, j’efface l’agresseur de ma vie, ni pardon ni vengeance mais expulsion de ma tête et de mon univers ! »
J’adore cette émergence d’une expérience et d’une intelligence collective : il y a quelque chose qui demande moins d’efforts que vengeance ou pardon, c’est l’oubli délibéré. C’est décider de tourner la page et de passer à autre chose : la vie, les actions, les rencontres et les bonheurs qui peu à peu cicatriseront et effaceront la blessure (on est d’accord, je parle ici de blessures simples, non de traumatismes).
L’oubli actif, ce n’est pas l’amnésie : on garde la mésaventure en mémoire, à titre d’expérience ; pas dans notre mémoire vive et toujours active, mais dans la mémoire à long terme, au calme, dans notre stock d’expériences désagréables à ne pas oublier et à ne pas ressasser.
« L’expérience est le souvenir des erreurs rectifiées » écrit le philosophe Bachelard. Je rajouterais : et des blessures surmontées. C’est bien, parfois, de se rappeler cela : que de blessures nous avons traversées et dépassées, finalement !
Illustration : Malheur ! Le train de la vengeance va passer… (Anu Gargh & IA)).
PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en mai 2025.
