Avec un couple d’amis, nous nous sommes en train de parler de notre progéniture. Ils nous racontent que leurs trois garçons, dès leur enfance, avaient chacun leur excuse-type après avoir commis une bêtise. L’un s’écriait : « c’est pas moi ! » ; l’autre : « c’est pas ma faute ! » ; le dernier : « c’est pas grave ! » Selon les parents, ces cris du cœur préfiguraient un peu le fonctionnement psychologique actuel de leurs fils, devenus adultes.
Dans l’après-midi qui suit, mon esprit vagabonde sur cette histoire. Je m’interroge à propos de mes propres filles : avaient-elles ainsi une sorte d’excuse récurrente, traduisant leur réaction face à l’adversité ? Je réfléchis aussi sur moi : quel était mon réflexe mental et verbal en cas de bêtise ?
Je me demande si l’enfant que nous étions annonce forcément l’adulte que nous serons ?
Les études scientifiques tendent à montrer une certaine stabilité de nos traits de personnalité ; mais aussi que ces traits peuvent se modifier, sous l’effet de nos efforts (la psychothérapie) et sous celui des événements de vie significatifs, heureux ou malheureux.
Concernant les événements de vie, il semble que leur capacité à nous transformer ne marche que s’ils sont accompagnés d’un travail de prise de conscience et de réflexion de notre part : ce n’est pas le bonheur ou le malheur en eux-mêmes qui me font évoluer, mais les enseignements que je vais en tirer.
À la vérité, ce qui m’intéresse le plus dans cette histoire, c’est plutôt cette question : que valent ces trois paroles d’enfants au point de vue existentiel, quelles visions du monde traduisent-elles ?
Le « c’est pas moi » me semble le moins intéressant : le refus régulier de ses responsabilités est peut-être protecteur pour l’évitement des punitions, mais problématique pour la vie en société.
Le « c’est pas ma faute » m’apparaît plus sympathique : on reconnaît qu’on est dans le coup, on explique qu’on a fait de son mieux, mais que les choses ont mal tourné.
Finalement, c’est le « c’est pas grave » qui me plaît le plus : dans la bouche d’un enfant, comme dans celle d’un adulte, il dit le souci de ne pas dramatiser les « bris de glace » de l’existence, pour parler comme un contrat d’assurance. La vie n’est pas un long fleuve tranquille, la casse et les soucis en font partie, c’est le loyer pour profiter du reste. Alors, arriver à se dire « c’est pas grave », chaque fois que possible, c’est une bonne philosophie.
Cioran écrit ainsi dans ses Cahiers : « Nous sommes tous des farceurs, nous survivons à nos problèmes. » Ce qui nous semble grave aujourd’hui, nous y survivrons, et des années après, le plus souvent, la gravité n’en sera que relative.
Au fait, vous vous demandez peut-être ce que sont devenus, en vrai, les trois garçons en question ? Et si leurs devises annonçaient leurs personnalités ?
Désolé de vous décevoir, mais je ne vais pas vous le dire : secret amical !
Illustration : » Les garçons, ça va barder : je veux savoir qui a fait ça ??? »
PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en décembre 2025.
