Ce qui ne nous tue pas nous rend plus quoi ?

Les bonnes idées sont parfois dépassées par leur succès. Et peuvent devenir agaçantes : il suffit pour cela de les ressasser.

Prenez par exemple la notion d’instant présent, apportée par la méditation de pleine conscience : il y a une vingtaine d’années, quand nous avons commencé à rappeler à nos contemporains de ne pas oublier de vivre au présent, c’était la mode de la gestion du temps, qui nous incitait au multitâche, et c’était l’époque de l’apparition des écrans, qui nous apprenaient la dispersion mentale. Vivre le présent, seulement le présent, c’était nouveau, rafraichissant, salvateur. Maintenant, vingt après, à force d’être rabâché – « l’instant présent, l’instant présent… » -, c’est toujours important mais c’est devenu agaçant.

Eh bien, c’est un peu la même chose pour : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », la célèbre citation de Nietzsche.

Je me souviens que mes patients la détestaient. Car pour eux, les adversités qui ne les tuaient pas ne les rendaient pas plus forts mais plus faibles, traumatisés, cabossés, inquiets, fragilisés… Ou complexés de ne pas être arrivés à devenir plus forts. D’ailleurs, quand Nietzsche aborde cela, dans Le Crépuscule des idoles, il écrit en réalité : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Il ne prétend parler que de lui et de quelques personnes d’exception : des costauds, des philosophes, des rockers

C’est dommage, tout de même, que nous ayons si souvent besoin de subir de gros ennuis pour apprendre à aimer la vie ; la vie ordinaire, la vie sans tracas majeurs, la vie avec seulement de petits soucis. Dommage que ce soit l’adversité qui doive nous ouvrir les yeux : c’est quand on a une jambe cassée qu’on découvre qu’il est merveilleux de simplement pouvoir marcher ; c’est quand on perd un proche qu’on découvre qu’il était formidable de partager des moments avec lui ; c’est quand on est confiné qu’on apprécie la délicieuse liberté de déambuler sans but ni attestation…

Savoir que tout est fragile, que tous nos petits bonheurs peuvent nous être retirés à tout moment, et décider de les savourer maintenant, au présent, cela devrait nous suffire pour nous sentir heureux, si nous étions sages. Mais nous ne sommes pas sages, et c’est l’adversité qui vient faire le boulot.

Alors, plutôt que de compter sur la croissance post-traumatique pour redécouvrir le sens de la vie, nous pourrions essayer une autre voie, celle de la croissance pré-traumatique, et remplacer l’agaçant « Ce qui ne nous tue pas… » par une autre formule : « Deviens plus fort de tes chances, au lieu de ne devenir plus fort que de tes seuls malheurs ».

Illustration : pingouins essayant de devenir plus forts.

PS : cet article reprend ma chronique du 3 novembre 2020 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.