Céder à la passion ? C’est non !

 

 

Bon alors, ne tergiversons pas. À la question « Faut-il céder à la passion amoureuse ? », ma réponse est non, surtout pas ! Céder à l’amour, oui, à la passion, non !

Attention, je vous parle de la vraie passion, hein, pas de la passion des timbres-poste ou de la peinture sur soie, pas des lubies, des marottes et des inclinaisons. Non, la passion-passion ! Celle qui cogne sur la cervelle, qui met la pagaille dans nos vies, et dans celles des autres parfois…

En tant qu’humain, je me méfie un peu de la passion, parce qu’elle entraîne souvent souffrance et aliénation. En tant que médecin, je m’en méfie beaucoup.

Lorsque j’étais étudiant en psychiatrie, je me souviens que nos vieux maîtres nous enseignaient qu’il existe trois grandes familles de « délires passionnels » : délires érotomaniaques, délires de jalousie et délires de revendication. J’en ai vu ensuite les dégâts sur pas mal de patients, et sur leurs victimes.

Et j’ai vite eu la conviction que la passion, ce n’est beau que de loin : dans les romans, les films, les chansons…

« Que je t’aime » : c’est beau ! Mais malheureusement, c’est le ressort de ce qu’on appelait jadis dans les faits divers les crimes passionnels ; des féminicides, le plus souvent : « je t’aime, je t’aime passionnément, je t’aime tellement que je te tue si j’ai l’impression que tu ne m’aimes plus… »

La passion, c’est une émotion devenue folle, comme une possession : « c’est en moi, c’est plus fort que moi, et c’est à propos d’un objet extérieur à moi ; donc ça me rend dingue. » Gros ennuis à venir. Cela ne concerne pas que la passion amoureuse d’ailleurs. Le philosophe Alain décrivait trois formes de passion : amour, pouvoir, argent. Et il ajoutait juste après : « 20 ans, 40 ans, 60 ans ». À chaque âge ses plaisirs, ses menaces et ses passions…

Bon, allez, pour être tout à fait honnête, je reconnais qu’il il y a de grands défenseurs de la passion, comme Hegel, par exemple : « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. »

Et figurez-vous d’ailleurs que, depuis une vingtaine d’année, des chercheurs en psychologie québécois étudient les passions de près, et m’ont aidé à nuancer un peu mon regard. En fait ils ont travaillé sur les passions pour des activités (comme le sport, le travail, l’art), et ils les définissent comme un engagement majeur en temps et en énergie dans une domaine qui nous intéresse et nous apporte un plaisir intense.

En ayant suivi et étudié plusieurs milliers de passionnés, ils concluent qu’il existe deux sortes de passions, bien différentes.

Une passion qu’ils appellent « obsédante », nous dirions « dévorante », qui domine les personnes concernées, qui sont alors prêtes à sacrifier à peu près tout de leurs équilibres existentiels (sentimentaux, familiaux, amicaux, professionnels, financiers). C’est une passion qui réduit leur liberté, leur ouverture au monde, leur équilibre intérieur.

Et puis, ils décrivent une autre forme de passion : mesurée, contrôlée, qui n’empêche pas d’autres engagements personnels, d’autres sources de bonheur. Une passion forte, mais raisonnée, capable de se mettre en sourdine de temps en temps. C’est-à-dire une passion…  dépassionnée. Est-ce encore une passion ?

Non, c’est juste de l’amour : pour une personne, pour une activité. On en revient à notre équation du début : ce qu’il y a de meilleur dans la passion, ce n’est pas la folie de la passion c’est la force de l’amour.

Ne vous passionnez pas, aimez ! Et n’oubliez pas ce qu’écrivait Stendhal : “Un peu de passion augmente l’esprit, beaucoup l’éteint.”

 

Illustration : des passionnés de la baignade (parc éolien offshore de Middelgrunden, Copenhague, photo Passou).

PS : cet article reprend ma chronique du 19 décembre 2023, que vous pouvez écouter ici, c’était dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.

Références : Lalande et coll. Obsessive Passion: A Compensatory Response to Unsatisfied Needs. Journal of Personality 2017. Et aussi : Vallerand et coll. Les Passions de l’Âme : On Obsessive and Harmonious Passion. Journal of Personality and Social Psychology 2003.