Chez le dentiste

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Chez le dentiste, pour me réparer un petit morceau de plombage.
Mon dentiste, bavard hyperactif et sympathique, a un de ces sièges de soins où vous êtes complètement basculé en arrière, les pieds en l’air et la tête en bas. Du coup, il pose négligemment, pendant les soins, certains de ses ustensiles ou outils (je ne sais pas comment on dit) sur ma poitrine. Je ressens un discret sentiment de gêne lié à ce petit geste pas méchant : se servir d’un corps humain (ici, le mien…) comme d’une chose.
Je repense à ce passage de Primo Levi, dans son chef d’œuvre Si c’est un homme, où il raconte l’histoire suivante, survenue avec l’un de ses gardiens :
« Pour rentrer à la Buda, il faut traverser un terrain vague encombré de poutres et de treillis métalliques empilés les uns sur les autres. Le câble d’acier d’un treuil nous barre le passage ; Alex l’empoigne pour l’enjamber, mais, Donnerwetter, le voilà qui jure en regardant sa main pleine de cambouis. Entre temps je suis arrivé à sa hauteur : sans haine et sans sarcasme, Alex s’essuie la paume et le dos de la main sur mon épaule pour se nettoyer ; et il serait tout surpris, Alex, la brute innocente, si quelqu’un venait lui dire que c’est sur un tel acte qu’aujourd’hui je le juge, lui et Pannwitz, et tous ses nombreux semblables, grands et petits, à Auschwitz et ailleurs. »
Les deux situations n’ont évidemment rien à voir. Mais je me dis tout de même que lorsqu’on est soignant, c’est-à-dire lorsqu’on peut toucher ou manipuler le corps d’autres humains, il y a de petits gestes auxquels nous avons à prendre garde.