Copains d’avant…

Quand j’étais au collège, en 6ème, j’étais assis derrière Nathalie (ce n’est pas son vrai prénom), qui était très jolie, malicieuse et mystérieuse ; j’en était bien sûr amoureux. Au lycée, en Terminale, j’étais copain avec Jean-Michel (ce n’est pas son vrai prénom), le roi de la BD, qui nous livrait chaque mois un résumé des aventures de la classe, où figuraient profs et élèves, joyeusement caricaturés ; sur la photo de classe, Jean-Michel et moi sommes côte-à-côte, il a un bras sur mon épaule et un œil au beurre noir, séquelle du match de rugby de la semaine précédente

J’ai eu, bien sûr, plein d’autres copines et copains de classe, mais ces deux-là, c’est différent : ils sont tombés ensuite malades, de schizophrénie. Je les ai revus, tous les deux, quinze ans plus tard, mais à l’hôpital. Je vous raconte…

Un jour, je suis appelé en chirurgie au chevet d’une patiente que les infirmières trouvaient bizarre : une jeune mère de famille qui s’était défenestrée, et se retrouvait cassée de partout. Je rentre dans la chambre, et je la reconnais tout de suite. Elle me reconnaît encore plus vite, et s’écrie : « La Fouine » !

Bon, La Fouine, c’était le surnom qu’elle me donnait en 6ème. Elle est très contente de me revoir et éclate de rire ; moi aussi, très content, je souris. Elle est toujours aussi jolie. Mais je comprends vite qu’elle délire. Double tristesse : son corps est brisé, et son esprit bat la campagne…

Un autre jour, c’est Jean-Michel que je reçois en consultation, adressé par son médecin. Je n’avais pas repéré son nom sur la liste des patients du jour, mais à peine est-il entré dans le bureau que je le reconnais, tout de suite. Par contre, je vois bien que lui ne me remet pas. Quand j’évoque nos souvenirs communs, il ne réagit pas, ne répond que : « peut-être, oui, j’ai oublié ». Il ne parle que par des mots courts et évasifs, son regard est vide. Son corps est devant moi, mais son esprit est parti, pour un drôle de voyage

Je n’ai pas soigné moi-même mes amis malades, je n’aurais pas eu le calme et le recul nécessaire. Et à l’époque, dans les années 1980, il nous restait encore beaucoup de progrès à faire : on ne savait pas très bien d’où venait la schizophrénie, et du coup on élaborait beaucoup de théories fumeuses, on accusait injustement les parents ; nous avions des médicaments qui calmaient et abrutissaient à la fois, et le résultat n’était pas réjouissant ; mais nous n’avions rien d’autre pour les aider à ne pas délirer ou se rétracter sur eux-mêmes…

Et puis, toujours à l’époque, on disait plein de bêtises sur cette maladie. On pensait que c’était un dédoublement de personnalité. On idéalisait ou on poétisait parfois les délires des patients, comme s’ils étaient des mages connectés à un autre monde. On les étiquetait pour toujours, en parlant « d’un schizophrène » ou « des patients schizos ». C’est vrai que parfois le langage politiquement correct est agaçant et contraignant, mais en médecine, il est important de rappeler qu’il n’y a pas de « schizophrènes » mais des « humains qui souffrent de schizophrénie ».

Des humains qui souffrent, et qu’il faut soigner et non juger ; des humains qui peuvent se rétablir durablement, sinon guérir pour toujours, et qui peuvent revenir à une vie normale, une vie d’actions et de relations joyeuses et cohérentes, qui ne soient pas marquées par l’angoisse et le désordre.

Aujourd’hui, les jeunes chercheurs et les jeunes psychiatres disposent d’outils de compréhension et de soin formidables, et c’est vraiment une bonne nouvelle pour les patients qui souffrent de schizophrénie. À une condition : être suivi, accompagné, et parfois soigné, très tôt. Pour cela, il faut que la maladie ne fasse plus peur, que le diagnostic ne soit plus une condamnation, que le traitement ne soit plus un chemin de croix. Et tout cela, je le vois bien, c’est en route, foi de vieux psychiatre…

 

Illustration : Deux copains d’avant un peu trop sérieux…

PS : cet article reprend ma chronique du 2 mars 2021 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.