Dissolution de nuage

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C’est pendant les dernières vacances d’hiver. Chaque matin, après avoir accompagné tout le monde à la station de ski, je redescends à pied vers le chalet, à travers la montagne enneigée. Trop de bruit et de monde sur les pistes, ce n’est pas mon truc.
J’adore ces trois heures de marche solitaire dans la forêt, cette sensorialité intense : l’éclat du ciel et du soleil d’hiver, le crissement de la neige sous mes raquettes, la morsure de l’air froid, le silence très reconnaissable de la nature enneigée. Banal ? Oui, mais intense et délicieux.
Je m’arrête souvent, pour écouter le bruit du vent, le chant des oiseaux, le cri bizarre du tétras (il me semble que c’est cet oiseau qui fait un bruit de casserole, non ?).
Mes pensées vagabondent : je pense à la vie des trappeurs du grand Nord, comme quand j’étais enfant ; je m’émerveille devant tout ce que je vois ; je me demande pourquoi les mélèzes perdent leurs aiguilles au lieu de les garder comme les sapins ; je pense au livre que je suis en train de lire, aux conversations que nous avons eu le matin même ; je me demande pourquoi mes filles tiennent absolument à bronzer et à mettre le moins possible de crème solaire. Ou je ne pense à rien : pure présence éblouie.
Tout à coup, en levant la tête, je le vois : le seul nuage du ciel. Tout petit et solitaire dans le grand bleu total. Il est en train de disparaître, il avance doucement, se tortille, s’effiloche. Il n’en a plus pour longtemps. Je retiens mon souffle et ne le quitte plus des yeux. Il va mourir et s’évanouir. Ça y est : il n’est plus là. Tout ce qui le composait est encore là, les molécules d’eau sont toujours là, mais sous une forme, un autre assemblage. Il a disparu, mais tout continue. J’essaye de ne pas mettre mon cerveau en marche sur la vie et la mort et tout ça. Mais simplement de laisser sédimenter en moi ce que je viens de vivre. Je repars tout doucement vers la vallée, centré sur ma respiration, avec la dissolution du nuage qui flotte dans ma conscience…