Éloge de la contemplation

 

Il semble que l’on puisse hypnotiser une poule en la prenant dans ses bras (si elle accepte), en lui mettant doucement la tête sous l’aile et en la berçant quelques instants. D’autres petits animaux domestiques peuvent également entrer dans un état de calme profond, évoquant transe, sommeil ou catalepsie, si on les immobilise doucement et durablement au sol.

Pour les humains, la tête sous l’aile c’est compliqué, mais ce qui marche bien, c’est de les asseoir face à un feu de cheminée ou face aux vagues de l’océan. Notre cerveau est naturellement attiré par ce qu’on appelle des « cibles mouvantes », par tout ce qui est en mouvement.

Ce mouvement, surtout s’il est lent et constant, capte notre attention et apaise nos émotions. Nous sommes alors prêts pour embarquer vers un état de conscience modifié, différent de l’éveil habituel. Cela peut être la rêverie, l’hypnose, la méditation…

Tous ces états mentaux sont précieux : on pourrait appeler les états contemplatifs. On définit la contemplation comme le fonctionnement de notre conscience lorsqu’elle se contente d’être calmement présente au monde, sans vouloir l’utiliser ou le juger. Notre esprit est alors attentif et désintéressé, ne poursuivant aucun objectif, simplement heureux et curieux de se trouver là.

Ces états contemplatifs – qui surviennent aussi spontanément dès qu’on ne fait rien, rien d’autre que respirer, ressentir, écouter les bruits de la vie – ces états contemplatifs ont de nombreuses vertus :

ils nous offrent de l’apaisement (pour récupérer de nos rythmes de vie stressants) ;

ils nous poussent vers l’écologie (car ils nous apprennent à admirer la nature en nous reliant à elle) ;

ils nous rendent plus heureux et créatifs (en permettant le fonctionnement de zones spécifiques de notre cerveau, qu’on appelle le « réseau par défaut »).

Comme vous le savez, ces états contemplatifs sont aujourd’hui menacés de disparition, du fait de la concurrence des écrans, omniprésents tout autour de nous, dans nos poches, dans nos mains. Les écrans sont eux aussi de très bons inducteurs d’états hypnotiques chez les humains : ça va très vite, ça peut durer très longtemps, et c’est très difficile d’en sortir pour revenir ensuite dans la vraie vie.

Finalement, c’est peut-être mieux d’être une poule… C’est peut-être mieux d’être hypnotisé en se faisant prendre dans le bras et en se laissant bercer, qu’en se faisant alpaguer par une clique de puces électroniques…

En tout cas, lorsque nous utilisons la moindre seconde de temps libre pour nous jeter sur notre portable, que ce soit pour consommer des informations, des jeux ou des réseaux sociaux, nous empêchons notre cerveau de se tourner vers la contemplation. Et c’est très con : ça aggrave notre stress, ça appauvrit notre sensibilité, ça nivelle notre personnalité.

Alors, je lance un appel : refaisons de nos écrans des outils et non des prothèses de notre esprit ! Redevenons libres, sensibles et intelligents, offrons à nos cerveaux des moments de pure contemplation : des moments où on ne fait rien d’autre que s’arrêter, observer, ressentir, respirer… Vous allez voir, plusieurs fois par jour, ça peut tout changer !

 

PS : cet article reprend ma chronique du 9 février 2021 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.

Illustration : un recoin contemplatif, saisi au printemps 2021…