Fermer un œil

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Mon copain Étienne, qui aime le vélo, me racontait un jour un truc utilisé selon lui par les coureurs cyclistes. En été, dans la montagne, lorsqu’on arrive à toute allure (en descente, donc) dans un tunnel alors qu’il fait grand soleil dehors, on risque de ne plus rien voir pendant quelques secondes, en passant trop vite de la lumière à l’ombre. Le truc, c’est de fermer un œil (un seul !) quelques instants avant. Du coup, cet oeil s’est habitué à l’obscurité, et il suffit de le rouvrir dès qu’on est dans le tunnel : lui, il verra, le temps que l’autre s’habitue. Pas mal, non ?

Alors, ça m’a rappelé la méditation : lorsqu’on s’immerge (ou du moins qu’on essaye) dans la Pleine Conscience, on se prépare peut-être aussi à quelque chose comme un tunnel, qui viendra un jour. On ferme un œil de notre esprit, un seul, pour voir ce que ça fait de ne pas agir, de ne pas réagir, d’être immobile, de se dissoudre peu à peu dans la simple présence au monde. Et le moment venu, lors de la dernière dissolution, peut-être qu’on y verra plus clair.
Peut-être aussi qu’on comprendra ce qu’on n’avait pas encore compris.
Peut-être enfin qu’on ne verra rien, qu’on ne comprendra rien.
Et peut-être que ce sera très bien ainsi.

Comme dans le poème de Guillaume Apollinaire, Cortège :

“Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l’air
À la limite où brille déjà ma mémoire
Baisse ta deuxième paupière
Ni à cause du soleil ni à cause de la terre
Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant
Au point qu’il deviendra un jour l’unique lumière”

Illustration : le génial Guillaume, en 1914.