Je m’en fous du soleil !

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La
scène se déroule dans une pharmacie, à Paris, un jour de très beau temps, doux
et ensoleillé.

Au
comptoir voisin du mien se trouve une dame âgée, l’air affligé. Le préparateur
en pharmacie lui parle longuement, à voix douce, gentiment. Je n’entends pas ce
qu’ils se disent, mais il semble essayer de la rassurer, de la convaincre. La
préparatrice joviale et souriante qui me sert, revenant de son arrière-boutique
avec mes médicaments, les voit parler tous les deux et lance à la dame, qu’elle
semble bien connaître « : « Alors, vous avez vu ce beau soleil, comme
ça fait du bien ?! »

Mais
la dame, relevant la tête un instant puis la rebaissant, l’air renfrogné, s’exclame :
« Je m’en fous du soleil ! » Pas très sympa… Mais la préparatrice
ne se laisse pas rebuter (elle doit avoir l’habitude de cette cliente), et me
demande gentiment de l’attendre un moment. 



Elle se dirige alors vers la dame,
la salue, la prend dans les bras, et elle l’admoneste gentiment : « Eh bien
alors ? C’est quand même mieux que toute la pluie et tout le gris de la
semaine dernière, non ? Allez, il faut se secouer, sortir prendre l’air,
profiter du soleil ! » 

La dame n’a pas l’air follement convaincue, ni
décidée à faire des efforts, mais tout de même, son visage s’est déridé, elle
se détend un peu, ne peut réprimer un petit sourire.

Je
ne suis pas sûr de mon côté que les conseils de la préparatrice en pharmacie
soient suivis de beaucoup d’effets, vu la tête de la dame, mais on ne sait
jamais. Je suis sûr en tout cas que c’est bien mieux pour elle que si elle
n’avait rencontré, en se faisant servir, que de l’indifférence. Les deux
salariés de la pharmacie semblent bien la connaître, et être habitués à son
humeur triste et bougonne.

Par
déformation professionnelle et par curiosité personnelle, je tords un peu le
cou pour essayer de voir discrètement quels médicaments elle prend (je
« girafe » comme on dit dans les écoles en Afrique, lorsqu’un élève
cherche à copier sur l’autre).
 Je me dis qu’il doit y avoir sur son ordonnance des
antidépresseurs, et je me demande lesquels et à quelles doses. Peine perdue, je
ne vois rien. Aucune importance.

Ce
qui est important, c’est l’humanité dont font preuve ses deux interlocuteurs, qui
font leur travail de réconfort dans l’ombre. C’est le milieu de la matinée, il
n’y a pas trop de clients dans la pharmacie, ils ont un peu de temps pour elle,
et au lieu de le consacrer à ranger leurs boîtes ou à prendre un café dans leur
arrière-boutique, ils restent à ses côtés pour tenter de la consoler. 



Je trouve
ça beau et touchant, leur sollicitude envers la pauvre dame si triste qu’elle
se fout du soleil. Personne n’a assisté à la scène sauf moi, mais elle a bien
existé, en vrai, et pour l’éternité : j’ai vu, de mes yeux vu, ce monde
parfois si triste s’enrichir d’une bouffée d’amour fraternel…

Illustration : Soleil et nuages…

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2017.