Je ne suis pas joyeuse, je suis désespérée…

 

 

En ce début d’automne, comme tous les ans, nous faisons une randonnée itinérante avec une vingtaine d’amis. Un soir, nous faisons étape dans un petit hôtel, et un accordéoniste est là, dans la salle commune, qui joue de vieux airs du passé. Alors, joyeux comme des marcheurs qui ont traversé de beaux endroits, nous commençons à chanter ; et puis, joyeux comme des marcheurs qui ont bu une ou deux bières, nous commençons à danser.

L’une d’entre nous, habituellement austère et réservée, danse aussi, de bon coeur. Ça me fait plaisir, et durant le repas qui suit, je lui fais la remarque : « Dis donc, c’était super de te voir toute joyeuse comme ça ». Et elle de me répondre : « je n’étais pas joyeuse, j’étais désespérée ! »

Au début, ça me fait sourire : elle est décidément incorrigible, avec sa manie, ou sa pudeur, de ne jamais admettre qu’elle puisse être heureuse ou légère. Puis, sa remarque me fait réfléchir.

Et si, finalement, elle avait raison ? Si derrière toute joie se cachait de la tristesse, si tous nos bonheurs n’étaient qu’un moyen de lutter contre nos malheurs, si le goût de la vie servait à masquer celui de la mort ?

Bien sûr, ce n’est pas vrai pour tout le monde. Et chez certains humains, il se trouve une grande robustesse du bonheur, un véritable élan vital qui les nourrit de l’intérieur, sans effort. Ça existe bel et bien, des veinards comme Montesquieu, qui écrivait dans son journal : « Je m’éveille le matin avec une joie secrète ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content. »

Oui, il y a des veinards jamais déprimés, jamais déprimables, chez qui le goût de la vie est là, livré de série, comme tombé du ciel…

Mais chez d’autres, les plus nombreux peut-être, il y aura des efforts à conduire, face à l’évidence de ce qu’est une vie humaine : on naît, on souffre, on vieillit, et puis on meurt.

Chacun réagit à cela comme il peut :  certains vont se noyer dans cette vision sombre, se sentir régulièrement submergés par l’irrémédiable, la déprime, les angoisses et l’intranquillité. D’autres vont essayer d’oublier, de tourner le dos à leur condition de pauvres mortels fragiles, en courant après tous les plaisirs qui passent.

Mais plutôt que se résoudre à la morosité, plutôt que se contenter de la superficialité, pourquoi ne pas choisir la voie du milieu : la voie des efforts, vers un bonheur lucide.

Ces efforts sont simples : bouger son corps, manger fruits et légumes, intéresser son esprit à autre chose qu’à soi, apprendre, nourrir des liens, donner, recevoir : vivre, quoi ! Et parfois même danser ! Puis réfléchir, réfléchir encore, et quand réfléchir fait trop mal, se remettre à danser…

Ces efforts ne garantissent rien de spectaculaire, ne promettent rien d’immédiat. Mais ils aident, tout doucement, à tirer nos tristesses du côté de nos joies.

Le philosophe Clément Rosset, soulignant les liens entre joie et tristesse, écrivait ceci : « La joie réelle n’est autre qu’une vision lucide, mais assumée, de la condition humaine ; la tristesse en est la même vision, mais consternée. » Et il conclut : « La joie est ainsi ce que Spinoza pourrait appeler un mode actif de la tristesse… »

Voilà : pour prévenir la dépression, puisque c’est notre sujet du jour, rien de mieux que le bonheur donc, mais un bonheur actif, qui se construit ; et lucide, qui ne nie pas l’évidence du malheur, mais reconnait aussi la nécessité de forces pour le traverser et lui survivre.

C’est parce que la vie est dure que nous avons besoin de la douceur du bonheur. Et c’est parce qu’elle est parfois désespérante que nous avons besoin de danser. Comme l’amie dont je vous parlais au début de ma chronique…

 

Illustration : Gertrude Vanderbilt Whitney, peinte par Robert Henri, , 1916, Whitney Museum, New York.

PS : cet article reprend ma chronique du 27 septembre 2022 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.