La colère et ses dégâts

La colère ? Bof… Non, je n’arrive pas à aimer la colère. Je suis pourtant un expert en la matière : ancien colérique, et venant d’une famille de gros colériques… Mais justement, j’ai pu en observer à maintes reprises les conséquences, et mon constat est sans appel :  trop de dégâts pour trop peu de bénéfices. Petit tour d’horizon…

-> La colère comporte-t-elle des bénéfices pour la personne qui l’exprime ? On croyait autrefois en son effet « cathartique », et on pensait que la colère exprimée soulageait et calmait. Mais non, les études sont formelles : ça ne marche pas de se défouler. On en ressort encore plus énervé, et prêt à se remettre en colère. Tous les dispositifs à la noix, punching-balls et autres cibles pour taper ou cogner, nous rendent ensuite encore plus rageurs et plus énervés. La colère, c’est comme le dentifrice : une fois sortie du tube, elle n’y rentrera plus !

-> Alors peut-être existe-t-il des bénéfices pour la personne qui subit la colère ? Est-ce que ça peut l’aider à réfléchir, à changer ? Eh bien, c’est rare. La colère est une agression, contre soi, ses idées, ses convictions ; c’est une intimidation, un passage en force. Qui aime ça ? La colère écarte du dialogue et prépare au conflit, présent ou à venir : la personne qui a dû reculer en garde de la rancune, et attend son heure pour se venger.

-> Pour terminer, y a-t-il des bénéfices pour la personne qui observe la scène ? Si on n’en est pas la cible, la colère peut-elle aider à convaincre les tiers de la légitimité de sa cause ? Ce n’est pas sûr du tout, au contraire. Car la plupart des humains n’aiment guère les éructations de la colère, et avec le recul, ils voient mieux qu’elle pousse à la subjectivité, l’aveuglement, l’injustice, la violence…

Bon tout ça, c’est pour les colères entre personnes, mais en politique, que penser de la colère ? Car il existe aujourd’hui un usage politique de la colère, que certains tendent à légitimer. Là encore, ce n’est pas si simple.

Chez les anciens, grecs ou latins, il y avait 2 émotions hautement réprouvées : la colère et l’orgueil. Parce que ces 2 émotions brisent le lien social ; or une société est faite de liens, que la colère endommage durablement. Il y avait déjà un débat, à l’époque.

Théophraste, philosophe grec, disait : « Il est impossible que l’homme de bien ne s’irrite pas contre les méchants. »

Ce à quoi le philosophe romain Sénèque répondait : « Certes, mais à ce compte, plus on serait irascible, plus on serait homme de bien ? » Et il ajoutait : « La colère ne veut pas être gouvernée, elle s’irrite contre la vérité elle-même si la vérité se manifeste contre sa volonté. »

Finalement, ce fonds de commerce de la colère que font les colériques, pour intimider et faire taire, et certains politiciens, pour rallier les électeurs à leur cause est toujours dangereux, et bien souvent, à la longue, contre-productif.

Mais attention, la colère est un phénomène émotionnel naturel : elle est une réponse explosive, et parfois légitime, à une frustration ou à un sentiment d’injustice.

Elle est bénéfique par l’élan et l’énergie qu’elle nous donne pour agir. Elle ne l’est pas comme outil durable pour comprendre et changer le monde.

Ressentir et comprendre la colère, oui ! S’énerver et hurler, non ! Et déguiser en colère altruiste une indignation égoïste, non encore ! Il convient donc de viser cet idéal : garder l’énergie de la colère, après en avoir retiré les agitations et capacités d’agression. Eh oui, comme toutes les sources d’énergie, la colère n’est utile qu’une fois canalisée et contrôlée.

Bon allez, je pense que cette chronique est en train de mettre un certain nombre de personnes colériques en colère, alors j’en reste là, pour ne pas leur gâcher la journée. Et je vous quitte sur ce clin d’œil de Pierre Desproges : « Bonjour ma colère, salut ma hargne, et mon courroux, coucou ! »

 

Illustration : l’illustrateur Voutch se moque gentiment de l’usage politique de la colère…

PS : cet article reprend ma chronique du 14 mai 2024, que vous pouvez écouter ici, c’était dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.