La colère : source d’énergie mais aussi de conflits…

 

 

Le 9 avril 1894, Jules Renard note dans son Journal : « Pourquoi je suis méchant ? – Parce que je n’ai pas la force d’être bon. » Il aurait pu écrire aussi : « Pourquoi je suis en colère ? – Parce que je n’ai pas la force de rester calme. »

La colère est une émotion fondamentale, que l’on retrouve chez tous les primates, dont l’humain. Elle est en général déclenchée par une frustration ou une agression : on nous fait du mal, on nous empêche d’obtenir quelque chose, on nous remet en question, on nous critique (nous ou nos convictions), on commet devant nous un acte qui heurte nos valeurs…

La colère n’est pas qu’un sentiment intime, elle est une émotion sociale, associée à un ensemble de comportements destinés, dans la vie sauvage en tout cas, à intimider l’interlocuteur et à le faire reculer : notre visage se contracte, nos gestes s’amplifient, notre voix devient plus forte… Chez les grands singes, chimpanzés ou gorilles, elle sert à éviter les vrais combats, coûteux pour les individus et pour le groupe (car entraînant blessures ou mort des protagonistes) : celui qui exprime la plus grosse colère fait reculer l’adversaire. Chez les humains, où les affrontements physiques sont plus rares, elle garde sa fonction d’intimidation, mais elle a aussi pour inconvénient de beaucoup endommager les relations : celui ou celle qui a dû reculer en garde de la rancune et attend son heure pour se venger.

Il existe trois niveaux de colère : ressentie, exprimée, agie. Seuls les deux premiers sont socialement admis et fructueux, et encore, sous conditions.

La colère ressentie est la première étape : il est important d’apprendre à la voir naître et monter, avant qu’elle ne prenne le dessus sur nous et ne se mette aux commandes de notre esprit. Sinon, nous ne verrons plus les contradictions que comme des agressions, les détracteurs que comme des ennemis : plus de discussion possible !

La colère exprimée est la deuxième étape : si nous estimons qu’il est légitime d’intervenir dans la situation qui nous encolère, alors il nous reste à la dire et non à la hurler. Arriver à exprimer que l’on est en colère préserve le dialogue, se mettre en colère le menace et pousse au conflit ou à la fuite. Lorsque quelqu’un nous dit quelque chose avec colère, ce que l’on retient en général ce ne sont pas ses paroles (même s’il avait raison) mais sa colère (le fait qu’il nous a « crié dessus »).

Enfin, la colère agie, l’action sous l’emprise de la colère, est une troisième étape, la plus risquée : prendre une décision, bousculer, insulter… Même si notre colère est légitime : car nous imposons alors comme seul rapport possible le rapport de force. Et nous risquons de déclencher un effet mimétique, et de faire monter la colère chez nos interlocuteurs…

Voilà pourquoi, depuis toujours, les sages et les philosophes ont consacré de nombreux écrits à la colère et aux efforts pour la canaliser : la sentir venir, l’accepter au lieu de la nier, capter son énergie pour l’exprimer au lieu de la subir et d’être manipulé par elle. Face à ce qui nous heurte, l’action et la parole sont bonnes ; l’action et la parole inspirées par la colère peuvent l’être ; mais très rarement l’action et la parole sous l’emprise de la colère…

 

PS : ce texte a été publié dans la revue CHEMINS en décembre 2020.

Illustration : jeune poulpe de Tahiti, pas du tout en colère, mais un peu inquiet…