Qu’y a-t-il derrière notre goût pour les faits divers ?

Le fait divers, c’est l’irruption de la violence, de la mort, de l’injustice, du drame, à côté de chez nous. Il n’y a pas, ou presque pas, de fait divers du bout du monde. Pour que le fait divers nous touche, il faut qu’il nous soit proche : qu’il concerne des voisins, des personnes à notre image ou des inconnus que l’on côtoie au quotidien. Il faut que l’on puisse se dire : ça aurait pu être nous !

Le fait divers nous inquiète car il bouscule notre aspiration au confort et à la sécurité, nos efforts pour nous mettre à l’abri de l’adversité, tout ce que l’écrivain Stefan Zweig nommait : « la certitude touchante de pouvoir barricader sa vie sans la moindre brèche pour la protéger de toute intrusion du destin… »

Mais ça ne marche pas comme ça, la vie, et les faits divers nous le rappellent. De ce fait, nous pourrions les considérer comme des leçons de sagesse, ou de prudence, délivrées par le destin. Mais non, le fait divers est souvent objet de condescendance et de mépris, surtout lorsqu’il est rapporté, colporté, par les médias.

Certes, il ne change pas le cours de la grande Histoire. Mais à coup sûr, il change le cours de l’histoire personnelle de ses victimes. Si votre maison brûle, pour l’Histoire, ce n’est rien ; pour vous, c’est un drame ; pour vos voisins, c’est un fait divers. Et ça les intéresse. Le fait divers, c’est l’actu à côté de chez soi, finalement…

Pourquoi sommes-nous si souvent fascinés par les faits divers ? Peut-être parce que ça nous soulage, que la foudre soit tombée à côté de nous, et non chez nous…

Peut-être aussi parce que le fait divers nous offre deux nourritures dont notre cerveau est friand : du narratif et du négatif !

Du narratif, car il nous raconte une histoire, et nous adorons qu’on nous raconte des histoires ; en plus, des histoires qui font peur !

Du négatif, car le fait divers nous apporte des informations inquiétantes, et notre cerveau adore ça, les informations inquiétantes : les chiens écrasés, les violences conjugales, les enfants battus, bref, les drames du quotidien… Enfin, non, il n’« adore » pas, mais il est affreusement attiré par les récits sur ça.

Parce que depuis toujours, c’est en prêtant attention aux dangers, réels ou potentiels, que notre espèce a survécu. D’où cette priorité dans nos câblages cérébraux donnée à l’information négative : elle nous attire davantage, nous remue davantage, s’incruste davantage à notre mémoire…

Une autre source de notre attirance pour le fait divers, c’est que l’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse. L’injustice plus de bruit que la justice, les cris plus de bruit que les sourires, la violence plus de bruit que la bienveillance…

N’ayons pas de mépris pour les faits divers, pour ce qu’ils révèlent de notre société, pas de mépris pour les personnes qui s’en inquiètent : si les faits divers nous attirent, et nous tourmentent parfois, c’est parce qu’ils blessent nos idéaux : idéaux de paix, de bonne entente, de fraternité.

Alors, essayons simplement de les faire vivre, ces idéaux, de parler et d’agir pour qu’ils frappent nos esprits plus fortement, et joyeusement, que les faits divers…

Illustration : quelques secondes avant le fait divers… (Paul Signac, Dimanche, vers 1890).

PS : cet article reprend ma chronique du 15 décembre 2020 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.