Leçons de morale

Autrefois, dans les petites classes, il y avait des leçons de morale. Attention, quand je vous parle d’autrefois, c’était il y a longtemps, au siècle dernier, le XXème, quand j’étais écolier… La maîtresse commençait la journée de classe en ouvrant une petite boite, dans laquelle elle prenait une fiche cartonnée, et elle nous lisait une histoire. C’était en général une histoire simple et brève, mettant en scène un enfant qui avait un comportement moral, une histoire qui montrait qu’il ne fallait pas mentir, que c’était bon de donner, de partager, de pardonner, de ne jamais faire le mal, etc.  Nous écoutions ça les bras croisés, en silence. Puis on passait aux leçons du jour. Il n’y avait pas de débat, pas de discussion, pas d’expression libre à partir du récit, comme cela se pratique aujourd’hui : chacun en faisait ce qu’il voulait, dans le silence et la solitude de son cœur.

J’aimais bien ça, les leçons de morale. D’abord parce qu’il n’y avait rien à faire :  pas de leçon à apprendre puis à réciter, pas de compte-rendu à écrire, pas d’inquiétude de devoir passer au tableau ou d’avoir une mauvaise note. C’était léger, sans enjeu, suspendu hors des contraintes scolaires habituelles, à distance du « il faut bien apprendre tes leçons… »

J’aimais bien ça aussi, les leçons de morale, parce que je n’étais pas forcément très moral moi-même ! Je mentais parfois, je volais de temps en temps, je distribuais des gnons si nécessaire, parfois à des plus forts que moi, mais parfois aussi à des plus faibles. Alors, je sentais que c’était bon pour moi, qu’on me dise clairement « ça c’est bien, et ça c’est mal ». Mais sans insister, sans me casser les pieds ensuite. La société me transmettrait ses règles du jeu, et je me débrouillais avec.

Plus grand, j’ai découvert bien sûr que les abus de morale sont agaçants, que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et que la morale ne doit pas consister en des interdits (en dehors de celui de faire du mal à autrui) mais en des encouragements.

Tout de même, de ces cours de morale destinés aux enfants, j’ai gardé, devenu adulte, trois grandes convictions.

La première est individuelle et émotionnelle : on se sent toujours mieux en faisant du bien qu’en faisant du mal, qu’il s’agisse des autres ou de soi. Nos émotions aiment les comportements moraux et nous le font savoir, ou plutôt, ressentir… C’est ce qu’écrivait Rivarol : « La morale veut non seulement que nous paraissions vertueux, mais que nous le soyons ; car elle ne se fonde pas sur l’estime publique, qu’on peut surprendre, mais sur notre propre estime, qui ne nous trompe jamais. »

La deuxième conviction est collective et sociale : la société respire mieux si elle respecte des règles morales de base. Et les groupes sont plus agréables à vivre s’ils sont constitués de ce qu’on appelle simplement des « gens bien » : des personnes qui ne mentent pas, ou le moins possible ; qui sont généreuses ; qui sont respectueuses des autres et prêtes à aider leur prochain…

La troisième conviction, c’est que la morale, la vraie morale, la seule morale à laquelle je crois, elle commence par soi. Elle ne consiste pas à énoncer des règles que les autres doivent suivre, mais à se les appliquer à soi-même, tranquillement, régulièrement, discrètement.

Allez, c’est terminé, je range mon petit carton dans ma boîte, et je vous laisse méditer tout ça, dans le silence et la solitude de votre cœur…

Illustration : l’oeil sévère d’un petit professeur de morale, ça va filer droit, je vous le dis !

PS : cet article reprend ma chronique du 12 janvier 2021 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.