L’équation du bonheur

 

En tant que psychiatre, je suis plutôt un spécialiste du malheur.

Le malheur, c’est quand la souffrance est si grande que tout bonheur paraît impossible ou illusoire. Quand on a pour métier d’aider les personnes malheureuses, on ne trouve jamais que bonheur est un sujet mièvre. On sait, au contraire, que pouvoir être heureux, au moins un peu, au moins de temps en temps, est une nécessité vitale pour les humains.

Au début, on essaye de soulager la souffrance des patients. Puis, si on y arrive, on s’emploie à éviter qu’elle ne revienne, c’est ce qu’on appelle la prévention des rechutes. Ce qui aide à la prévention des rechutes, c’est parfois de ne pas arrêter ses médicaments, parfois de faire une psychothérapie, parfois d’apprendre à être heureux. C’est le but de la psychologie positive. Attention, il ne s’agit pas d’être toujours heureux ou content, quoi qu’il arrive, mais l’être à chaque fois que possible.

Mon programme, quand je travaillais avec mes patients, était donc simple : leur apprendre à être heureux quand tout va bien. Quand tout va mal, la question prioritaire n’est pas celle du bonheur mais de la survie, c’est une autre histoire.

Être heureux quand tout va bien, ce n’est pas si simple, car il faut surmonter, entre autres, deux grands obstacles dans notre cerveau : l’habituation hédonique, qui fait qu’on oublie peu à peu de se réjouir de tout ce qui va habituellement bien dans nos vies ; et le biais de négativité, qui fait qu’on est spontanément plus attentif à ce qui va mal qu’à ce qui va bien.

La vie, même douce, ne nous rend pas heureux à elle toute seule. Elle ne nous fait que des propositions de bonheur, que nous avons à saisir et savourer

Saisir les propositions de bonheur lorsqu’elles se présentent, c’est déjà pas mal d’efforts à mener pour beaucoup d’entre nous. Pour cela, j’avais imaginé pour mes patients ce que je nommais l’équation du bonheur.

Elle est simple, la voici : Bonheur = bien-être + conscience + sens.

Car, le plus souvent, ce ne sont pas de grands bonheurs cousus main que nous offre la vie, mais de petits instants de bien-être : se trouver dans un endroit agréable, avec des personnes bienveillantes, faire des choses intéressantes, etc. C’est mieux que du mal-être (être dans un endroit moche, avec des gens pénibles, faire des trucs nuls), mais ce n’est pas encore du bonheur.

Le bonheur, c’est quand on prend conscience de ce bien-être, qu’on se dit : « c’est génial d’être là, même si ce n’est pas grand-chose, même si ça ne dure pas ». Alors, en prenant le temps de savourer son bien-être, on le transforme en bonheur.

Le bonheur, c’est aussi quand ce bien-être a du sens pour nous : prendre soin de la nature, de son corps, de ses semblables, de son travail…tout ça nous rend heureux parce que ça a du sens pour nous.

Voilà, la psychologie positive et l’apprentissage du bonheur, c’est l’art de cultiver régulièrement cette équation : Bonheur = bien-être + conscience + sens.

Au bout d’un certain temps de pratique, vous allez voir, ça marche, vous avez appris à être heureux. C’est parfait. Il ne vous reste plus qu’à écouter ce conseil du bon Jules Renard, dans son Journal, en 1897 : « Le but, c’est d’être heureux. On n’y arrive que lentement. Il y faut une application quotidienne. Quand on l’est, il reste beaucoup à faire : à consoler les autres. »

Mais pas d’inquiétude, ce « beaucoup à faire » – consoler et aider les autres – va lui aussi vous rendre heureux !

 

Illustration : mais si regardez mieux, le bonheur est là, bien caché derrière l’écran de la banalité (une fenêtre obturée à l’abbaye de Belloc, en Rouergue).

PS : cet article reprend ma chronique du 3 octobre 2023, que vous pouvez écouter ici, c’était dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.