Quand je me tourne vers mes souvenirs…

 

 

Quand j’ai commencé la psychothérapie, l’exploration et la compréhension du passé étaient l’alpha et l’omega de tout notre travail.

Les patients en étaient parfois mécontents : « on me demande toujours de parler de mon passé, j’en ai marre, c’est mes problèmes d’aujourd’hui dont je veux me débarrasser… ». Ils n’avaient pas toujours tort de rouspéter, nous les thérapeutes nous passions quelquefois bien trop de temps à labourer le passé de nos patients.

Mais les pratiques ont évolué, et de fait, quand j’ai terminé ma carrière, il y a quelque temps, tout était devenu différent : la psychothérapie d’aujourd’hui, ce n’est plus seulement travailler sur le passé, mais plutôt comprendre le présent pour construire l’avenir à la lumière du passé.

Enfin, quand je dis « lumière », ce n’est pas toujours si clair !

Car notre cerveau n’oublie rien, n’efface rien, il ne fait qu’empiler les souvenirs de tout ce que nous avons croisé dans nos vies, comme un collectionneur fou empilerait les objets dans une immense maison aux pièces innombrables.

Certains de ces objets sont mis bien en apparence pour les visiteurs (ce sont nos souvenirs avouables) ; il y en a d’autres que nous ne montrons jamais (ce sont nos souvenirs inavouables) ; et certains sont rangés depuis si longtemps, on ne sait plus où, que nous en avons-nous-même oublié l’existence (ce sont nos souvenirs enfouis).

Mais dans tous les cas, lorsque nous nous tournons vers tous ces souvenirs, ça nous fait toujours un drôle d’effet…

Les émotions liées au passage du temps, et à la contemplation de notre passé sont nombreuses et fécondes. Dans la belle chanson de Françoise Hardy que nous venons d’entendre, c’est la nostalgie. Mais il y a aussi, bien souvent, de l’étonnement, comme le disait Groucho Marx : « Dans chaque vieux, il y a un jeune, qui se demande ce qui s’est passé. »

Moi aussi, quand je me regarde dans le miroir certains matins, je me demande ce qui s’est passé ! Mon visage et mon corps ont fait comme ma mémoire : voilà un bon moment déjà qu’ils se sont mis à raconter une histoire. Quand j’étais petit j’avais des souvenirs ; aujourd’hui devenu grand, et même devenu vieux – après tout ce n’est pas un gros mot – j’ai un passé.

Un passé, c’est-à-dire une histoire ! Car notre passé, notre passé à nous, pas celui de nos éventuels biographes, notre passé donc n’est pas seulement un empilage objectif et exhaustif de l’ensemble de nos souvenirs, mais un récit partiel, sélectif, subjectif : il est fait des souvenirs que l’on garde ou que l’on écarte, des souvenirs qui se rappellent à nous et de ceux qui se retirent d’eux-mêmes, et aussi des souvenirs que l’on invente…

C’est pour cela que les neurologues nomment cette forme de mémoire, celle de notre histoire, la « mémoire épisodique », c’est-à-dire la mémoire de nos épisodes de vie. C’est pour cela aussi que des philosophes comme Paul Ricœur parlent d’identité narrative, cette capacité, cette nécessité même, de mettre en récit de manière cohérente les événements de notre existence.

Je ne sais plus quel personnage politique disait joliment : « L’avenir, ce n’est pas ce qui va nous arriver, mais ce que nous allons faire. »

On pourrait en dire de même du passé : « Le passé, ce pas ce qui nous est arrivé, mais ce que nous en avons fait. »

Allez, on va bien voir ce que vous allez faire maintenant de cette chronique, désormais entrée dans le passé….

 

Illustration : un vieil homme entouré par ses souvenirs…

PS : cet article reprend ma chronique du 17 octobre 2023, que vous pouvez écouter ici ;c’était dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.