Maîtres et disciples

 

 

« Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit. »

C’est du Christian Bobin, bien sûr. Et cette définition d’un maître, qui pourrait aussi être celle d’un disciple (« faire beaucoup d’erreurs et en sourire »), explique pourquoi la rencontre entre les deux maîtres de la psychanalyse, Jung et Freud, fut un rendez-vous raté : excès d’égo, manque d’humour et d’humilité, sans doute des deux côtés. Histoire connue dans bien d’autres domaines que la psychanalyse ; allez, on tourne la page…

Mais restons tout de même sur cette question des rapports entre maître et disciple. C’est quoi, au fond, un maître ? C’est quelqu’un (ou quelqu’une) qui porte une triple casquette.

C’est d’abord un enseignant, qui nous transmet quelque chose que nous ne savons pas encore.

C’est ensuite un modèle, car ce qu’il nous transmet n’est pas seulement de l’ordre du savoir, mais aussi de la manière d’être.

Un maître, c’est enfin un sage. C’est quelqu’un qui n’a pas réponse à tout mais qui accepte toutes les questions, même celles qui le dérangent, même celles auxquelles il ne sait pas répondre. C’est quelqu’un qui est pleinement bienveillant et cohérent. Cohérent :  il fait ce qu’il dit et il dit ce qu’il fait.  Bienveillant : il nous fait du bien, il nous élève, il fait se lever dans nos têtes une musique inspirante, apaisante, éclairante…

En Occident, nous nous méfions volontiers de la notion de maître, tant nous sommes attachés à la notion de liberté individuelle. A juste titre, me semble-t-il.

C’est pourquoi j’ai toujours été mal à l’aise quand, à cause de mes livres et de mes enseignements, j’ai eu le sentiment que certaines personnes m’écoutaient comme si j’étais un maître ; moi qui ne suis un modèle que d’imperfections multiples et d’efforts laborieux.

Et c’est pourquoi, aussi, je n’ai jamais eu de maîtres, de maîtres intégraux en tout cas ; mais j’ai eu de merveilleux maîtres partiels : des maîtres en leur domaine, en psychiatrie, en bonheur, en générosité : bénéficier de leurs conseils et surtout pouvoir les observer, les voir vivre, les voir faire, et suivre leur exemple a été une des grandes chances de ma vie. Tous mes maîtres étaient ou sont des humains imparfaits, mais généreux, sincères, et cohérents, de leur mieux.

Et puis, j’ai rencontré aussi des tas de maîtres transitoires, grands et petits, que j’ai pu observer quelques instants, et dont j’ai pu admirer les qualités. Quand je pense à toutes ces personnes que j’ai croisées et qui m’ont inspiré après-coup, ça me met en joie.

Finalement, si nous y réfléchissons, nous n’arrêtons pas de croiser dans nos vies de l’admirable et du détestable. Et nous n’avons qu’à faire l’effort d’observer tout ça, d’écarter le détestable, et de nous nourrir de l’admirable.

Personnellement, l’admirable que je préfère, c’est l’admirable qui ne sait pas qu’il est admirable, l’admirable qui ne se regarde pas faire l’admirable.

C’est comme pour la beauté. Si une personne est belle, mais se regarde trop être belle, ce n’est que de la beauté, pas de la grâce. La grâce, c’est une beauté qui s’ignore et qui ne prend pas la pose.

Il en est de même pour une sagesse qui se regarde trop être sage. Et pour un maître qui se regarde trop être maître : ce n’est peut-être pas un si grand maître, finalement.

Car, comme le dit l’ami Bobin, encore lui : « Les grands maîtres ne savent pas qu’ils sont grands, ni qu’ils sont maîtres. »

PS : cet article reprend ma chronique du 9 novembre 2021 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.

Illustration : un maître et son disciple, certes, mais qui est qui ?