Mood swing

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Un
matin où je n’ai pas le moral. Tristounet. J’ai des raisons, bien sûr, des
soucis réels. Mais qu’est-ce ça va changer de me traîner toute la journée avec
ce cafard ? 

Je pressens qu’il va s’installer durablement si je ne fais
rien. Mon cerveau est très bon pour ça, la rumination, le ressassement de
pensées tristes ; si je lui lâche la bride, il va y aller à fond, surtout
qu’en ce moment, il a du carburant : de vrais soucis, pas une humeur
triste tombée du ciel alors que tout va bien. Mais une fois que ça aura
démarré, je connais le truc, à la fois en tant qu’humain et en tant que
thérapeute : ça va durer.

Alors
je décide de me rebiffer ! Oui, j’ai des soucis. Non, je ne veux pas les
remâcher toute la journée. Je vais au moins essayer : lorsque nos inquiétudes
ou nos déprimes ne sont pas trop intenses, on peut éviter de s’y laisser
glisser, par de petits efforts à notre portée…

Programme
simple : d’abord sourire, doucement, en me disant qu’à côté des soucis, il
y a eu, qu’il y a et qu’il y aura plein de belles petites choses dans ma vie. 

Me
bouger, par exemple : je me lève, je mets un disque de jazz plein d’énergie joyeuse, je
chantonne à voix haute, j’esquisse un ou deux pas de danse, et je range un peu mon
bureau. Je décide qu’aujourd’hui, je grimperai tous les escaliers en sautillant
et non en me traînant. Puis je me dis que je ferai bien de sortir prendre l’air,
en savourant le fait d’être en vie, même avec mes problèmes. C’est mieux que
d’être mort et de ne plus jamais avoir de soucis, non ?

Eh
bien ça marche ! Ce matin-là, en tout cas, ça marche. Oh, attention !
Ces petits efforts ne me mettent pas dans une joie profonde, ne m’aspirent pas
vers une félicité éthérée. Mais ça va mieux, je sens que ça va un peu mieux.

J’en
profite pour m’offrir un quart d’heure de méditation en pleine conscience. Ne
rien faire, ressentir, observer ce qui est là, sans attentes. Dans la plainte
et le cafard, il y a des attentes : « si seulement je pouvais ne pas
avoir ces problèmes », ou « si seulement je pouvais avoir des
solutions ». Puis aussitôt après, on désintègre la possibilité des solutions :
« mais non, il n’y a pas de solutions, il n’y en aura jamais ! ».

Là,
je vois passer ces pensées, et je les laisse filer, et s’épuiser, faute de
carburant. Leur carburant, c’est ma participation. Je décide de leur permettre
d’être là, mais de ne plus participer, ni pour les soutenir (« oui, c’est
affreux ce qui m’arrive ») ni pour les contester (« il faut
absolument que je m’en sorte »). Qu’elles continuent leur cirque sans moi !
Pour le moment, je fais un truc vital, plus important : je sens la vie en
moi et le monde autour de moi.

Et
pour l’instant, ça suffit à mon bonheur. Un petit bonheur limité, cabossé, un
peu inquiet. Mais infiniment plus agréable à éprouver que le cafard épais du
début de journée…

Illustration : “Une baleine qui rit.” Petit cadavre exquis réalisé avec une de mes filles, il y a longtemps, lors d’un voyage en auto ennuyant, sur la route des vacances. Le retrouver perdu dans mes papiers m’a rendu heureux.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en avril 2018.