Que faire des méchants ?

 

 

 

Ça se passe la semaine dernière, je suis en train de parler avec un copain de ma chronique sur les bons et les méchants…

« Sur ce sujet, tu ne nous fais pas de théorie, hein, tu laisses ça aux philosophes ! Eux, ils vont sûrement nous expliquer qu’il n’y a pas de méchants, que des gens malheureux. Mais en fait, ça existe, les gens méchants !

Ah sans doute, je lui réponds, mais toi, tu les croises quand, par exemple ?

Ben, vas faire un tour sur les commentaires des réseaux sociaux, tu en auras à la pelle.

C’est vrai, mais ce sont des mots, des réactions. Peut-être que ces gens ne sont pas méchants tout le temps. Comme le suggère Diderot : “Est-il bon ? Est-il méchant ? L’un après l’autre. Comme vous, comme moi, comme tout le monde.“

Oui, encore un philosophe ton Diderot ! Quand même, il y a des gens qui se montrent méchants très souvent, presque tout le temps. Tu peux les appeler des « peaux de vache », ou des gens « pas sympas », si tu ne veux pas utiliser le mot « méchants », mais tout le monde en a des comme ça, dans ses voisins, ses collègues, parfois dans sa famille. Moi, je te le dis, ça existe, de vrais méchants, qui font le mal, il y en a plein d’exemples dans l’Histoire…”

Qu’est-ce que la méchanceté ?

C’est faire le mal volontairement. Ce n’est pas faire le mal par plaisir, il s’agirait alors de perversité, et tous les méchants ne sont pas pervers. Mais c’est faire le mal consciemment, en sachant parfaitement qu’on fait souffrir. Mais on s’en fiche, et on fait quand même le mal : soit par égoïsme (devenir méchant dans une discussion si on a le dessous dans les arguments), soit par jalousie (être méchant avec quelqu’un qu’on envie), soit par lâcheté (faire comme tout le monde, suivre la meute, pour continuer d’en faire partie).

La méchanceté est rarement l’expression du bonheur, et les gens méchants sont souvent malheureux. On pourrait même dire que la méchanceté est un sous-produit du malheur. Mais tous les gens malheureux ne sont pas méchants pour autant.

Cela me fait penser au mot de Jules Renard : « – Pourquoi êtes-vous méchant ? – Parce que je n’ai pas la force d’être bon. » Eh oui, la méchanceté, c’est parfois le renoncement à faire l’effort de changer ce qui ne va pas en nous ou dans nos vies, et la tentation de ramener l’autre à notre niveau, à le rendre malheureux, pour ne plus être seul dans ce cas.

Mais tout le monde n’est pas d’accord avec Jules Renard, sur les méchants qui n’ont pas la force d’être bons.

La Rochefoucauld, par exemple, écrit presque l’inverse : « Nul ne mérite d’être loué de bonté, s’il n’a pas la force d’être méchant. »

Quoi ? Les bons ne seraient de vrais bons que s’ils savent être un peu méchants ? Sinon ils ne seraient bons que par faiblesse ?

On ne s’en sort plus de cette histoire ! Mais bon, on n’est pas obligé non plus de croire La Rochefoucauld, qui était lui-même un peu peau de vache, sinon méchant. Et puis, je m’en fiche : quoi qu’il arrive, je préfère la bonté des faibles à la méchanceté des forts.

Et je reviens à notre remarque de Jules Renard sur « la force d’être bon. » Oui, il en faut de la force, face à la méchanceté. D’abord, la force de la dénoncer. La force de s’y opposer ensuite, en se souvenant que la réponse à la méchanceté, ce n’est pas la méchanceté en retour, mais la fermeté. La force d’être bon, enfin, qui consiste à pratiquer soi-même au quotidien le contraire de la méchanceté : bonté, gentillesse, bienveillance.

Voilà, plutôt que de se plaindre qu’il y a trop de méchanceté ici-bas, s’opposer à toutes ses formes naissantes, et disséminer tout autour de soi de la bonté tranquille, pour que s’y diluent et s’y noient les mots et gestes de méchanceté. Ah oui, ça en fait du boulot ! Mais sans nous laisser décourager, ayons résolument la force d’être bon…

Illustration : un monde sans méchanceté, c’est possible ? Ce serait bien, non ? 

PS : cet article reprend ma chronique du 5 décembre 2023 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.