Soirée poésie

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Je suis allé hier soir écouter l’ami Christian Bobin, qui parlait de poésie à ses lecteurs, à propos de son dernier livre, La Grande vie.

Ravissement comme toujours de le voir en plein travail : il ne prépare pas grand chose, et s’abandonne à son inspiration. Mais ce n’est pas de la paresse, juste du professionnalisme et du respect de son public : il ne veut pas jouer au poète qui se répète en connaissant ses effets.

Il avait tout de même apporté quelques textes originaux qu’il nous a lus. Et puis, après 20 minutes, il n’avait plus rien à lire. Alors il s’est mis à rire de lui et nous a dit : « Les amis, je crois que j’ai presque fini tout mon pain ! Si vous avez des questions, même incomplètes, mêmes imparfaites, ça va bien m’arranger ! » Pas de souci, des questions il y en avait, beaucoup…

Il nous a parlé, comme toujours, du pouvoir consolateur ou destructeur de la parole adressée à autrui : « D’un seul mot, quelqu’un peut nous attraper par la main et nous conduire en enfer. »

Il nous a raconté comment il fallait se rapprocher d’une parole libérée du souci de plaire, mais non de celui de toucher.

Il nous a chanté le génie de son idole, le poète Jean Grosjean, qui écrivit un jour cette phrase à la force inépuisable : « Le passé est imprévisible ».

A un moment, alors qu’il essayait de nous décrire comment son écriture se faisait parfois sans lui, une lectrice est venue à son secours et lui a fait une suggestion, et il l’a reprise avec un grand sourire : « C’est ça ! quand j’écris, certaines de mes phrases arrivent avant moi ! »

Puis il s’est prêté à l’exercice des dédicaces, dont il a le génie : toujours poétiques et personnelles. Pendant ce temps, quelques uns de ses lecteurs sont venus me parler pour me dire qu’ils aimaient aussi mes livres.

Une dame observait la scène et alors que je repartais sur mon vélo, dans la belle lumière de ce soir de juin, elle vient me dire gentiment : « Vous n’en avez pas marre qu’on vienne vous demander des choses, même quand vous essayez de vous cacher dans le public ? »

Non, je n’en ai jamais marre. Parfois, quand je suis fatigué, je préférerai être oublié dans mon coin. Parfois aussi ça me fait grand plaisir, ça me touche, et peut-être aussi que ça me flatte. Mais je n’en ai jamais marre. Parce que je sais que derrière chacune de ces démarches, il y a soit de l’affection – on vient me dire qu’on m’aime et qu’on aime mon travail, soit de la détresse – on vient me dire qu’on souffre et me demander une aide.

Et, pour des raisons bien différentes, on ne peut, on ne doit, jamais avoir marre de l’amour ou de la souffrance.

Illustration : Cancale en hiver, PRA.