Sourire et se tenir droit

 

 

Je suis sur mon scooter, à l’arrêt devant un feu rouge, je regarde le spectacle de la ville et des passants.

Tiens, mais je le connais celui-là : c’est un intellectuel médiatique, que je vois traverser devant moi. Il est voûté, avec l’air triste, je le trouve plus petit que je ne l’imaginais, et il dégage une impression de fragilité, qui contraste avec son image sur les plateaux de télévision, où il fait des étincelles. Je le regarde s’éloigner dans la foule, d’un pas fatigué.

Du coup, dans les jours suivants, j’observe mieux les passants dans la rue. Et je remarque que lorsqu’ils sont seuls et ne se sentent pas regardés, ils sont comme mon intellectuel : beaucoup avancent voûtés, avec l’air sombre, préoccupé, renfrogné, sans lumière dans les yeux, visage éteint. Plus souvent les vieux que les jeunes, me semble-t-il. Ou du moins, chez les jeunes, je peux attribuer leur allure à une tristesse passagère ; chez les plus vieux, par contre, j’ai la tentation de l’attribuer à leur âge.

Bref, cette histoire de posture dans la rue devient une petite idée fixe. Bien sûr, au bout d’un moment, je me mets à m’observer moi-même : horreur ! Je découvre que bien souvent, trop souvent, j’arbore, sans y penser, un visage maussade, je marche avec les épaules voûtées. Mince alors ! Allez, opération on se redresse et on sourit !

Mon programme : ne faire la gueule et ne me courber que quand j’ai de vrais chagrins, de vrais malheurs. Et encore, à quoi bon, puisque ça ne les allègera même pas. Dans les jours qui suivent, je me tiens plus droit, et je pense à sourire. Il me semble que ça me fait du bien.

D’ailleurs, ce n’est pas que « il me semble ». Entre temps, je suis allé éplucher les études scientifiques sur le thème : elles confirment ! Les liens entre le corps et l’esprit sont étroits, puissants, et s’effectuent dans les deux sens : quand notre esprit est triste, le corps reçoit cette tristesse, et la traduit à sa manière ; et quand notre corps est triste, notre esprit le devient un peu plus lui aussi. Un cercle vicieux à interrompre. Heureusement, l’inverse marche : tout comme un cerveau heureux fait sourire le visage, un visage souriant rend le cerveau un peu plus heureux.

Depuis, quelque chose a changé dans ma tête, et je fais toujours ce petit effort d’élégance (ou d’hygiène mentale) avant de sortir de chez moi : plutôt que vérifier dans le miroir si ma casquette est droite ou de travers, je me demande si je peux sourire et me redresser, même les jours de grisaille intérieure.

Je ne me l’impose pas comme une contrainte, mais comme un choix : tu tiens vraiment à adopter cette tête et cette démarche aujourd’hui ? Et puis, je me dis que ça fera aussi du bien aux autres : la vie est tout de même un peu plus belle quand les humains que nous croisons dans les rues se tiennent droits et sourient.

Et les voûtés, les chagrinés, les tristounets (dont je fais parfois partie) ?

Aucun problème, acceptons-les, sans les juger. Ils ont sans doute de bonnes raisons d’être dans la peine. Mais nous, quand nous avons le choix, marchons droits !

 

Illustration : portrait de Mädä Primavesi, par Gustav Klimt.. 

PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en septembre 2023.